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En huit ans, le cybercampus de Beer-Sheva s’est imposé comme une référence mondiale, au point d’avoir inspiré Emmanuel Macron pour celui inauguré à la Défense ce mardi. Reportage sur place pour comprendre les recettes du succès.

Les Echos et sur le site de L’Université Ben-Gourion du Néguev

Pour rejoindre le « CyberSpark » israélien, on emprunte une passerelle aérienne dont le design futuriste en double hélice rappelle la structure moléculaire de l’ADN. Depuis ce poste d’observation, on découvre une grappe de bâtiments modernes, pas spécialement hauts – ce pourrait être n’importe quelle zone industrielle de banlieue française, excepté qu’elle se trouve aux portes du désert du Néguev, à la lisière de Beer-Sheva, une ville de quelque 220.000 habitants. La révolution industrielle du XXIe siècle pourrait bien s’écrire dans ces bureaux d’allure plutôt terne.

Israël fait en tout cas tout pour cela : deuxième exportateur mondial de produits cyber, pour 6,85 milliards de dollars en 2020 selon l’Autorité nationale de cybersécurité, le pays capte 41 % des investissements mondiaux du secteur – et un volume record de 3,4 milliards sur le premier trimestre 2021. Avec près de 450 entreprises actives et 13 licornes dont sept créées au premier semestre 2021, la « start-up nation » originelle connaît une nette accélération de son économie du cyber. Elle bénéficie assurément de la numérisation à marche forcée qu’ont connue les sociétés occidentales à la faveur de la pandémie.

Au coeur de cette épopée industrielle s’illustre l’écosystème unique du CyberSpark. Il combine le pôle de recherche et d’excellence de l’université Ben Gourion du Néguev – l’une des meilleures du pays -, le dynamisme du secteur privé et de son centre d’affaires et la caution du gouvernement qui a développé une cellule de prévention et de réaction aux attaques, le CERT. Il profite aussi du prestige de l’ armée, Tsahal , qui est en train d’y construire sa plus vaste base d’entraînement.

La recette ? Réunir les acteurs d’une même chaîne industrielle pour susciter de l’intégration et de la synergie. Mais à Beer-Sheva, les facteurs de réussite sont inextricablement liés à une histoire typiquement israélienne.

Le but est de relocaliser ses unités technologiques, dont l’Unité 8200, désormais célèbre pour ses espions d’élite reconvertis en créateurs de start-up une fois quitté le service actif. Toutes ces énergies se retrouvent au sein d’un même espace de 150 hectares, d’après les annonces faites au lancement du chantier, d’ailleurs toujours en cours. Seuls 3 des 15 bâtiments prévus sont terminés et opérationnels.

Une histoire typiqueme​​​​nt israé​​lienne.

« 3.000 ingénieurs sont déjà venus s’installer », explique Daniel Martin, directeur exécutif de Cyber7, l’organisme à but non lucratif chargé d’agréger les composantes de cette microsociété. Ceux-là sont employés par 75 entreprises, allant de la start-up hébergée par l’un des deux incubateurs-accélérateurs à la multinationale. Parmi eux figurent le géant américain de la défense Lockheed Martin, Dell et IBM – les deux entreprises informatiques les plus rentables au monde – et Deutsche Telekom, le leader européen des télécoms.

En seulement huit ans, depuis son inauguration en 2014, le CyberSpark s’est imposé comme un pôle d’expertise mondial, le premier du genre. Il est regardé de près par les Etats-Unis et a largement inspiré le campus de cybersécurité inauguré par Emmanuel Macron à la Défense.

La recette est somme toute assez simple : elle consiste à réunir les acteurs d’une même chaîne industrielle pour susciter de l’intégration et de la synergie. Mais à Beer-Sheva, les facteurs de réussite sont inextricablement liés à une histoire typiquement israélienne.

Avantages fiscaux

Pensé comme une cybercapitale par le bureau du Premier ministre d’alors, Benjamin Netanyahou , le CyberSpark est d’abord l’outil d’une vision globale et le fruit d’une volonté politique. « Très tôt, dès 2002, Israël a développé une stratégie pour protéger ses infrastructures, étant l’un des pays les plus touchés par les attaques informatiques, explique Ilan Scialom, chercheur en géopolitique de la datasphère au centre Geode. Mais au tournant des années 2010, le professeur Isaac Ben-Israël, père de la cyber israélienne, a suggéré un changement d’approche, passant d’une logique de gestion du risque à une logique d’opportunité. »

Il s’agissait d’articuler sécurité nationale, développement économique et industriel et bien-être social. Et de se servir de l’excellence israélienne comme outil de politique étrangère. Ilan Scialom, chercheur en géopolitique de la datasphère

Celle-ci implique la création de la première agence gouvernementale dédiée au cyber, le développement de cursus diplômants en sécurité informatique et des laboratoires de recherche de pointe, ainsi que des avantages fiscaux pour attirer les investissements étrangers. « Il s’agissait d’articuler sécurité nationale, développement économique et industriel et bien-être social, poursuit Ilan Scialom. Et de se servir de l’excellence israélienne comme outil de politique étrangère. »

En tout juste 10 ans, cette architecture opérationnelle fait d’Israël l’une des premières puissances du cyber espace – le classement varie en fonction des définitions retenues par les différentes universités qui les établissent, mais on y retrouve invariablement les Etats-Unis en première place, puis la Russie, la Chine, la France et le Royaume-Uni.

Développer le désert

Quant au CyberSpark, il est venu concrétiser et résumer toutes ces ambitions. Il répond, par ailleurs, au besoin de mieux aménager le territoire, dans un pays de plus de 9,3 millions d’habitants, principalement concentrés sur le littoral de Tel-Aviv et le tissu urbain de Jérusalem. Le désert, qui représente plus de 60 % de la superficie du pays, accuse un fort retard par rapport aux chiffres nationaux : il comptait nombre d’usines chimiques au XXe siècle, aujourd’hui disparues. « L’ambition, à terme, est de créer 30.000 emplois dans le sillage du CyberSpark », confirme Daniel Martin depuis les locaux de Cyber7, l’organisme parapluie du campus.

Cette « cybérisation du Néguev » est donc un levier de croissance essentiel du pays, qui s’inscrit qui plus est dans l’imaginaire des récits fondateurs du sionisme. « Beer-Sheva mobilise cet esprit pionnier qui nous est cher, confirme un diplomate israélien. Ben Gourion, qui s’y était installé, a durablement inscrit le rêve de ‘faire fleurir le désert’ », une part du récit national que tous les gouvernements ont repris ensuite et qui rencontre un écho affectif au sein de la population.

« Ça ne marche pas très bien »

Pour autant, jusqu’à présent, « ça ne marche pas très bien », reconnaît Ilan Scialom, en dépit des subventions salariales offertes aux entreprises du parc et des primes d’installation pour les employés gouvernementaux. Le CyberSpark souffre d’un déficit d’attractivité lié à son enclavement géographique. Ainsi le cadre d’une entreprise de reconnaissance faciale, croisé sur l’édition 2021 d’Innotech en novembre, une conférence internationale de cybersécurité, confiait ne pas vouloir quitter « le confort de Tel-Aviv, ses plages et ses bars, pour une cité-dortoir en périphérie de Beer-Sheva ».

Il faut imaginer qu’ici, il y a dix ans, ce n’était que du sable. Lorsque toutes les infrastructures seront disponibles, les gens n’hésiteront plus à venir. Daniel Martin, directeur exécutif de Cyber7

Au centre Geode, Ilan Scialom confirme que « le transfert des unités militaires dédiées à la technologie est régulièrement reporté, car Tsahal semble avoir du mal à convaincre son personnel d’y déménager ». Dans l’attente d’une ligne à grande vitesse, dont le chantier reste toujours en suspens, le temps de trajet depuis la gare centrale est actuellement de soixante-quinze minutes.

Ce désavantage ne semble pas inquiéter Daniel Martin, qui projette une série de diapositives PowerPoint pour montrer les réalisations à venir : « Bientôt, le campus va compter un hôtel, un centre de conférence, un complexe médical… Il faut imaginer qu’ici, il y a dix ans, ce n’était que du sable. Lorsque toutes les infrastructures seront disponibles, les gens n’hésiteront plus à venir. »

Doctorants et multinationales

Ronen Yehoshua, PDG de la firme Morphisec, estime que le fort potentiel d’innovation du CyberSpark tient au fait que les gens se voient et travaillent dans un même lieu : « En fin de compte, quand il s’agit de créativité, une réunion physique ne sera jamais remplacée par de la visio. » Un constat décalé par rapport aux contraintes de l’époque, paradoxalement prononcé dans l’un des berceaux technologiques du cyber espace.

« Actuellement, nous travaillons au développement d’une solution dont je suis personnellement convaincu qu’elle va changer la face du cyber, explique l’entrepreneur. Elle nous a été apportée par une petite équipe qui a passé haut la main une phase de test cruciale, sous la forme d’une start-up, avec capital d’amorçage. »

Il souligne l’importance, pour une jeune pousse technologique, de s’installer physiquement dans les locaux de l’incubateur : « Avant cela, c’était un programme que ces chercheurs ont développé dans les labos de l’université. Maintenant, les investisseurs étrangers viennent à nous, alors que dans ce business, c’est la phase la plus épineuse. » Pour Ronen Yehoshua, sans aucun doute, la balance des contraintes et des avantages lui donne toutes les raisons de rester au CyberSpark.

C’est enfin, peut-être, le maillon le plus décisif du dispositif : de l’autre côté du bâtiment, au bout du couloir se trouvent les équipes d’Oleg Brodt, le directeur R&D de la faculté cyber, qui concède être un ancien militaire mais préfère insister sur son profil technique. Il encadre une centaine de doctorants, engagés dans un cursus de quatre ans, travaillant à partir des besoins formulés par les multinationales qui viennent frapper à leur porte : « C’est donc de la science appliquée, mais c’est surtout de la recherche interdisciplinaire, qui fournit des réponses opérationnelles, disponibles rapidement. »

Ce programme est soutenu par Fujitsu, qui a monté un partenariat avec l’université Ben Gourion, ce qui exclut a priori tout problème de financement. C’est une raison pour laquelle le sous-domaine de la sécurisation des systèmes d’intelligence artificielle, encore peu traité au niveau mondial, est une priorité à Beer-Sheva, et peut-être l’un des futurs marchés à l’export pour Israël.

Cette surface internationale offerte par le CyberSpark est aussi le véhicule d’une diplomatie du cyber. Le campus ne compte pas encore d’entreprises émiraties mais nul doute qu’elles arriveront, dans le sillage des accords de normalisation signés en août 2020. Il se murmure qu’un cadre dirigeant de la cellule CERT de l’Autorité de cyber sécurité a récemment fait le déplacement de Beer-Sheva à Abu Dhabi, où l’on n’a jamais eu peur de faire pousser des cités en plein désert.

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