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Adolphe Steg, dit « Ady Steg », né le 27 janvier 1925 à Stary Verecky, est un professeur agrégé de médecine français, urologue, il opéra le président Miterrand en 1992 et 1994. Il fut président du Crif dans les années 70. Il nous a quitté hier. Titulaire de la chaire d’urologie de l’hôpital Cochin, membre titulaire de l’Académie nationale de médecine, membre du Conseil économique, social et environnemental, membre du Collège de la Haute autorité. Grand officier de la Légion d’honneur et grand-croix de l’ordre National du Mérite. Il a été président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF, 1970-1974), et enfin président de l’Alliance israélite universelle (1985-2011) et président honoraire à partir de 2011. Il est membre du Comité d’honneur français de la Fondation France-Israël, membre d’honneur du Conseil d’administration de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.

MESSAGE DE ANNE BAER. Présidente des Conseillers du Commerce Extérieur (Comité Israël). Texte publié ce jour lors du webinar « Santé »  Israël, France, Maroc organisé ce par la CCIIF (Tel-Aviv) et IsraelValley (Site Officiel de la CCFI Paris).

It is with great emotion that we have heard about the passing away in Paris of a preeminent member of the world medical community. Professeur Ady Steg, was the head of urology department at Paris hospital Cochin, husband of Gilberte gynecologist and father of Gabriel also cardiologist at APHP and Jean-Michel.
Ady Steg’s legacy is not only medical but also cultural. He acted as the President of the Alliance Israélite Universelle over more than 25 years.
The Alliance was the first historic Jewish NGO, dedicated to education with schools in every Maghreb country but also in France and Palestine and founder of the village of Mikve Israel near Tel Aviv.
The values who motivated him were cooperation, human rights, education for all and the place of Judaism in building a better word. He was a humble and discrete, yet highly efficient leading figure who inspired us all. He was the “boss” not only of generations of doctors but also of Jewish community leaders.
I had the chance to get his caring insights and work on an ad hoc mission with him at the United Nations. May his memory be a blessing for all of us.

Anne Baer, Tel Aviv

Permettez-moi de partager avec vous son témoignage lors d’une audition.
Histoire. Ady Steg, originaire d’une famille tchèque et futur professeur de médecine, arrive en France en 1932, à l’âge de 7 ans. Boursier, il entre à l’école des Hospitalières-Saint-Gervais.
07/06/2009. Témoignage d’Ady Steg. Témoignage donné en 1987 par le professeur Ady Steg, lors d’une audition devant la commission des sages pour le code de la nationalité :
« Je suis né en Slovaquie, dans les fins fonds de la Slovaquie, peut-on dire, dans ce qu’on appelait la Ruthénie subcarpatique, au bout du monde en quelque sorte. Je suis arrivé en France en 1932, gamin. J’avais tout pour plaire à l’époque ! J’étais juif, métèque, classé globalement dans la catégorie des Moldovalaques, dans Gringoire ou dans je suis partout. Par conséquent, j’avais tous les facteurs de rejet, si vous voulez. »
Eh bien, je suis entré à l’école communale et la notion qui m’apparaît maintenant en vous parlant, c’est que très rapidement à l’école communale je me suis senti français. J’ai appris à lire et à écrire comme mes camarades, j’ai joué aux billes comme eux, j’ai reçu les « témoignages de satisfaction » qu’on donnait à l’époque.
J’ai collectionné les images de Jeanne d’Arc et de Vercingétorix (encore un !) ou d’Henri IV. Non seulement je me sentais français, mais j’ai le sentiment que j’étais considéré comme français par mes camarades. J’en ai non seulement le sentiment, mais j’en ai la certitude qui, elle, alors, s’illustre par un épisode plus tardif pendant la guerre et sous l’occupation allemande, le jour précis où je suis arrivé au lycée Voltaire porteur de l’étoile jaune le premier matin.
Cela a suscité l’émotion dans la classe, la consternation. Consternation car la plupart de mes camarades ignoraient que j’étais juif ou que j’étais étranger. Et j’étais à la fois désigné comme juif et étranger. Dans un silence très impressionnant, le professeur de lettres, de français, M. Binon dont j’évoque la mémoire ici, a dit : « Mes enfants – il ne s’adressait pas toujours à la classe en disant « mes enfants », mais là il a dit « mes enfants » -, ouvrez votre livre de textes à la page X et nous allons étudier un texte de Montesquieu qui s’intitule « De la tolérance ».
J’ai le souvenir de cette heure où, vraiment, dans un silence absolu, nous avons parlé de la tolérance pendant une heure et, quand nous sommes descendus à la récréation dans la cour, mes camarades de classe se sont véritablement agglutinés autour de moi et certains d’entre eux, cela ne se faisait pas du tout à l’époque, m’ont embrassé. J’ai eu là l’émotion la plus profonde et l’illustration de mon intégration totale. »
Après avoir échappé à la rafle du Vel’ d’Hiv, le 16 juillet 1942 à Paris, nous avons pu ma sœur (15 ans) et moi (17 ans) nous procurer de faux papiers et grâce à un passeur, franchir la ligne de démarcation et gagner la zone non occupée.
Le 13 août 1942, nous nous trouvions à Lyon (en route vers Grenoble où nous allions rejoindre notre frère aîné) et nous avons été arrêtés par la police française pour « usage de faux papiers ». Aussitôt nous fûmes conduits chez le juge d’instruction.
Celui-ci, dans une diatribe violente, s’est déchaîné contre nous, nous traitant de métèques, d’anarchistes, de communistes… et nous a fait interner moi à la prison Saint-Paul, et ma soeur à la prison Saint-Joseph. Nous y sommes restés deux mois et demi.
Le 27 octobre 1942, nous avons comparu devant les juges. Le tribunal, après une brève délibération, a prononcé un non-lieu et nous avons été libérés le jour même. Ainsi, à l’opposé du juge d’instruction, et dans la même juridiction, les juges du tribunal ont courageusement interprété les textes de l’époque de la législation sur les juifs non pas contre nous, comme l’a fait le juge d’instruction, mais en notre faveur !
Recueillis pendant quelques jours par des amis qui, eux aussi, se cachaient à Lyon, il nous a été conseillé « d’aller voir l’Abbé Glasberg* ». Celui-ci animait les Amitiés chrétiennes auprès du Cardinal Gerlier*. L’Abbé nous a accueillis avec chaleur et nous a immédiatement pris en charge. Au bout de quelques jours, il nous a munis de « vrais faux papiers » et il nous a fait partir, ma soeur dans un refuge, à Vic-sur-Cère (Cantal), et moi au « château » du Brégué, à Cazaubon, dans le Gers. Dans le train qui m’amenait à Toulouse, puis à Auch, j’ai aperçu les colonnes de soldats allemands se dirigeant vers le Sud. Ce jour-là, en effet, les Allemands envahissaient tout le territoire. C’en était fini de « la zone non occupée ».
Le « château » du Bégué était une grande résidence mise à la disposition des Amitiés chrétiennes par le comte* et la comtesse d’André*. C’était un refuge où était regroupée une centaine de Juifs, en majorité évadés ou « exfiltrés » des camp de Gurs et de Rivesaltes. J’y fus accueilli par son directeur Victor Vermont. Je devais rapidement apprendre qu’en fait il s’agissait du frère de l’Abbé Glasberg ! Vermont étant la traduction en français du nom allemand Glasberg. Victor Vermont allait jusqu’à son dernier séjour veiller sur moi comme un grand frère.
A Cazaubon, le lieutenant Vermont avait deux alliés précieux : M. Fernand Sentou, Maire de Barbotan-les-Thermes qui jouxte Cazaubon et Mme Ducassé, la secrétaire de la mairie. Grâce à eux, il a pu disposer pour tout le monde de « vrais faux papiers » : cartes d’identité, mais aussi cartes d’alimentation.
L’Abbé Glasberg* venait souvent de Lyon pour s’assurer que tout allait bien au Centre, tant sur le plan matériel que sur le plan de la sécurité, mais de surcroît il s’entretenait avec chacun d’entre nous. J’ai eu avec lui à plusieurs reprises de longues conversations, j’y reviendrai dans un instant.
Au Bégué, nous effectuions des travaux agricoles, plus pour nous occuper, que par souci d’efficacité, car aucun d’entre nous n’avait d’expérience agricole. Il arrivait que nous soyons détachés pour quelques jours et parfois plus pour aider, sur leur demande, des paysans de la région, notamment pendant les vendanges. Je pense que les paysans n’étaient pas dupes et savaient que nous n’étions pas de simples réfugiés de « la zone occupée ». Jamais ils n’y ont fait aucune allusion, jamais il n’y eut de dénonciation.
Il est vrai que nous étions protégés et cette protection venait essentiellement de l’Abbé Glasberg*. A chacune de ses visites, il se rendait souvent à Cazaubon et à Barbotan pour s’y montrer en soutane et parfois il disait la messe. Il était connu comme le « curé du Bégué », ce qui était en quelque sorte un brevet de chrétienté qui suffisait aux paysans qui évitaient par ailleurs toute inquisition.
Il n’en reste pas moins que nous étions en danger. Tous certes, mais surtout l’Abbé Glasberg* – dont chaque venue au Bégué était une aventure périlleuse – et bien sûr Victor Vermont. Le 16 août 1943, celui-ci fut arrêté par la Gestapo venue d’Agen, dénoncé, semble-t-il, par un condisciple séminariste (avant d’entrer dans l’armée, Victor avait été au séminaire). Prévenu par téléphone par la secrétaire de mairie auprès de laquelle la Gestapo venait de s’enquérir à son sujet, Victor Vermont a refusé de s’enfuir et délibérément s’est sacrifié pour nous. Conduit à Agen, puis transféré à Fresnes, il a été déporté et n’est pas revenu. Victor Vermont reste à jamais dans notre coeur.
Après l’arrestation de Victor Vermont, un nouveau directeur, M. Luino, fut installé par l’Abbé Glasberg*.
Comme je l’ai mentionné, l’Abbé Glasberg* était très attentif à chacun d’entre nous et j’ai personnellement bénéficié de sa sollicitude. Il avait appris qu’au Bégué, je préparais le baccalauréat par correspondance (au travers de l’Ecole Universelle). Il a décidé de m’envoyer étudier dans un lycée. Il m’a présenté à Mgr Théas*, évêque de Montauban. Celui-ci m’a dirigé vers le collège de Sarlat, en Dordogne, dont le proviseur dirigeait la Résistance de la ville et auquel il m’a recommandé. C’est la que j’ai effectivement pu suivre les cours de la classe de philosophie et le soir, pour justifier ma présence dans ce collège, j’assurais les fonctions de « pion » dans les dortoirs.
Telle est mon expérience d’un des centres dirigés par l’Abbé Glasberg* et son adjointe Nina Gurfinkel. Il faut savoir que la Direction des Centres d’Accueil des Amitiés chrétiennes comportait de nombreux autres refuges qui ont permis le sauvetage de centaines de juifs et, d’autres que moi, pourraient faire état de leur expérience personnelle qui témoignerait de l’ampleur de cette action. Pour ma part, je voudrais terminer en soulignant les particularités des Amitiés chrétiennes.
En premier lieu, il s’agissait d’une oeuvre très ostensiblement chrétienne, mais sans aucune visée prosélyte. L’Abbé y veillait personnellement.
Une anecdote me semble mériter d’être rapportée. Un vendredi soir, à la fin du dîner, l’Abbé s’est assis à côté de moi – il savait que j’étais de famille orthodoxe – il m’a demandé : « chante moi des zemirot », c’est-à-dire des chants traditionnels du repos de Chabbat. Ce que j’ai fait. Il est resté longtemps silencieux. Ce fut pour moi un moment de grande émotion et, je pense, pour lui également.
D’autre part, et c’est une autre particularité, l’Abbé Glasberg, pour entreprendre son action de sauvetage, n’a pas eu besoin d’attendre Jean XXIII, Seelisberg, Vatican II, Nostra Aetate, Jean-Paul II … Sa seule foi chrétienne lui a suffi, comme elle a suffi à son frère Victor, pour aller au sacrifice. Nous leur devons une éternelle reconnaissance.
En évoquant leur souvenir, me revient cette pensée d’Emmanuel Lévinas : « Ce qui reste après tant de sang et de larmes, c’est l’abnégation individuelle qui trouve, sans hésiter, la voie droite des Justes ».
Pour terminer, je voudrais vous dire qu’avec l’Abbé Glasberg* j’ai connu un Tsaddikins… un juste.
Le Talmud enseigne : « On ne fait pas de monument à la mémoire des Tsaddik ; ce sont leurs œuvres qui assurent leur avenir ». Il sera ainsi pour l’Abbé Glasberg*.
Je crois pouvoir, en sa mémoire, évoquer ces mots bouleversants dédiés, il y a longtemps, à la mémoire de Hannah Szenes, cette jeune combattante de la Hagannah qui, parachutée en Yougoslavie en 1944 parmi les partisans, pour aider au sauvetage des juifs, fut arrêtée torturée et fusillée : « Il est des étoiles dont la lumière n’atteint la terre qu’après qu’elles se soient désintégrées et ne sont plus. Il est des hommes dont la mémoire scintillante éclaire le monde après qu’ils aient disparu ».
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