NOUVEL OBS. LIBRE PROPOS DE Jacques Bendelac. Asphyxie financière.
La strangulation économique de l’Autorité palestinienne est le résultat de plusieurs décisions israéliennes qui remettent en cause les relations économiques entre Israël et les territoires palestiniens qui ont été définies à la suite des accords d’Oslo.
Depuis sa mise en place en décembre 2022, le gouvernement de Netanyahou a multiplié les sanctions financières, monétaires et fiscales en vue de provoquer la faillite de l’Autorité palestinienne.
La mesure la plus fréquemment utilisée est la saisie, partielle ou totale, des fonds provenant des taxes douanières et de la TVA sur les importations palestiniennes transitant par les ports israéliens, et que l’Etat hébreu prélève pour les reverser à l’Autorité palestinienne.
Ces rentrées fiscales financent 65 % du budget palestinien ; autrement dit, tout retard dans le transfert de ces fonds oblige les responsables palestiniens à couper dans le salaire des fonctionnaires et dans les services publics.
L’offensive israélienne contre l’économie palestinienne est facilitée par une autre règle fixée en 1993 : seul le shekel israélien a cours dans les territoires palestiniens. Depuis trente-trois ans, les banques palestiniennes sont dépendantes du bon vouloir des autorités bancaires israéliennes pour convertir ou déposer leurs shekels.
Les deux banques israéliennes autorisées à mener de genre de transactions (Hapoalim et Discount) menacent régulièrement de couper tout lien avec les banques palestiniennes par crainte d’être poursuivies pour financement du terrorisme et blanchiment d’argent. Le ministère israélien des Finances n’accorde que lentement et parcimonieusement une protection juridique aux deux banques israéliennes, provoquant l’accumulation de billets israéliens dans les coffres-forts des banques palestiniennes. En pratique, sans banques correspondantes, les entreprises palestiniennes ne peuvent plus payer leurs fournisseurs israéliens ; d’où une pénurie de plus en plus fréquente en Cisjordanie de produits de base comme l’agroalimentaire, l’essence, etc.
Par ailleurs, suite à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, les autorités israéliennes ont annulé tous les permis de travail détenus par les ouvriers palestiniens ; ce sont 150 000 Palestiniens (de Cisjordanie et de Gaza) qui, depuis presque trois ans, sont privés de leur emploi quotidien en Israël. Le renvoi des travailleurs palestiniens prive l’économie palestinienne de 25 % de son revenu national, jetant dans la pauvreté de nombreuses familles dépourvues de ressources ; de même, les caisses de l’Autorité palestinienne perdent l’impôt sur le revenu des ouvriers palestiniens que les employeurs israéliens prélevaient à la source.
Fardeau économique.
L’annexion de la Cisjordanie signifierait non seulement la prise de contrôle par Israël du territoire palestinien mais aussi la gestion de la vie quotidienne de ses résidents. Au-delà de l’impact sécuritaire et diplomatique, l’annexion entraînera des conséquences dévastatrices sur l’économie israélienne ; elle provoquera une baisse drastique du niveau de vie de chaque foyer israélien et portera atteinte à la qualité de vie de la population.
En prenant à sa charge 3 millions de nouveaux résidents, Israël devra leur fournir des services minimaux, en matière de santé, éducation, sécurité, transports, etc. Le budget nécessaire pour faire face à ces dépenses supplémentaires sera certainement financé par un supplément d’impôts que supportera le contribuable israélien. De même, les dépenses sécuritaires augmenteront, notamment pour assurer la prise en charge des nouvelles frontières, la protection des colonies israéliennes et la multiplication de nouvelles vagues de violence.
Autrement dit, une annexion de la Cisjordanie constituerait une absurdité économique qui appauvrirait tous les foyers d’Israël : aucun pays moderne ne pourrait accroître brutalement l’effectif de ses administrés de 30 % sans en payer un prix économique qui deviendrait vite insupportable. Le tissu social d’Israël en serait largement affecté, au point de remettre en cause la prospérité de sa population et la résilience de son économie.
Bond en arrière
Un scénario d’annexion déclencherait inévitablement une vague de protestation à travers le monde ainsi qu’un regain de tensions et de violence dans la région. Les conséquences économiques ne tarderaient pas à se faire ressentir en Israël : baisse des investissements étrangers, fermeture de débouchés commerciaux, abaissement de la note de crédit d’Israël, relèvement des dépenses militaires, etc. La baisse du PIB israélien sera forte et rapide, les investisseurs étrangers quitteront le pays tandis que la consommation des ménages connaîtra une chute exceptionnelle ; une évolution qui ramènera l’économie d’Israël quelques décennies en arrière. Au total, la vigueur de l’économie sera largement compromise, tout comme sa capacité à résister aux chocs extérieurs.
Pour faire face aux dépenses requises par un scenario d’annexion, le gouvernement israélien pourrait choisir entre deux options : faire supporter le fardeau de l’annexion par les citoyens israéliens en alourdissant les impôts et en allégeant les services sociaux, ou adopter un système d’apartheid qui priverait 3 millions de Palestiniens des droits fondamentaux dont jouissent en Israël les résidents permanents. Cette seconde option entraînerait très probablement une réaction internationale sévère qui aggraverait encore l’impact économique de l’annexion.
Que le fardeau économique de l’annexion soit imposé à tous les Israéliens ou que la discrimination appliquée à la population palestinienne en réduise le poids, l’économie israélienne forte et résiliente tournera une page de son Histoire. L’avenir des territoires palestiniens sera un des enjeux cruciaux des prochaines législatives en Israël.
BIO EXPRESS
Jacques Bendelac, docteur en économie, est chercheur en sciences sociales à Jérusalem. Il est l’auteur de nombreux essais, dont « Juifs et Arabes israéliens, la nouvelle donne après le 7 octobre 2023 » (éditions Auteurs du Monde, 2026).
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
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