Dan Leubitz feuilletait les dossiers de candidatures des potentiels sous-traitants de son entreprise high-tech, son regard s’est arrêté sur une adresse: Gaza.

Innitel, entreprise israélienne en pleine croissance installée à Bnei Brak, dans la banlieue de Tel-Aviv, et spécialisée dans les logiciels destinés aux centres d’appels, recherchait un contractant à bas coût et hautement qualifié.

Dan Leubitz envisageait l’Europe de l’Est ou l’Inde. Il n’aurait pas songé à chercher à quelques dizaines de kilomètres, du côté de l’enclave palestinienne de la bande de Gaza. D’autant moins que nous étions en 2015 et qu’un an plus tôt, Israël et le Hamas, son grand ennemi qui gouverne sans partage Gaza, s’étaient livré une guerre dévastatrice, la troisième en six ans.

Les collaborations sont relativement courantes entre entreprises de high-tech en Israël et en Cisjordanie.

Dans la bande de Gaza, le Hamas interdit tout contact avec Israël et exécute les Palestiniens accusés de « collaboration ». Israël considère le Hamas comme une organisation « terroriste » et impose depuis une décennie un sévère blocus au territoire palestinien.

Mais l’industrie high-tech se joue des restrictions imposées aux autres échanges.

– ‘Purement professionnelles’ –

Le sous-traitant gazaoui d’Innitel, dont l’AFP ne peut révéler l’identité pour des raisons de sécurité, a conclu des contrats avec plusieurs entreprises israéliennes, dont Mellanox, qui développe des services connectant banques de données, serveurs et ordinateurs.

Cette société fait travailler dix salariés à Gaza, rémunérés à travers une filiale palestinienne, et prévoit de doubler l’effectif.

Le patron de l’entreprise gazaouie pense que sa société est la seule à travailler avec des partenaires israéliens.

« Ce n’est pas une décision facile, mais nous sommes résolus à proposer nos services au marché israélien », dit-il.

Les relations sont purement professionnelles et la politique est totalement tenue à l’écart, dit-il.

Israël contrôle à peu près tout ce qui rentre dans la bande de Gaza et y écoule beaucoup de ses produits.

« D’où viennent nos yaourts ? D’Israël. Notre carburant ? D’Israël. Et nous achetons une partie de nos fruits en Israël », note-t-il.

« Est-ce quelqu’un critique ce business ? Non. De la même façon qu’ils (les Israéliens) font des bénéfices grâce à nous, nous devrions en faire de même en leur vendant nos services ».

Des sociétés palestiniennes de Cisjordanie travaillent maintenant relativement facilement avec les Israéliens, fait-il aussi valoir. « Au début, elles ont eu des problèmes, mais maintenant elles emploient des dizaines de personnes ».

Le sous-traitant gazaoui d’Innitel a conclu des contrats avec plusieurs entreprises israéliennes Elle fait travailler dix salariés à Gaza, rémunérés à travers une filiale palestinienne.-AFP/File/Kirill KUDRYAVTSEVLes deux parties ont en théorie tout à y gagner.

A Gaza, près de trois jeunes sur cinq sont au chômage et les diplômés ont très peu de perspectives professionnelles.

Et un ingénieur gazaoui coûte cinq fois moins qu’un israélien, en raison des différences de salaire, de charges sociales et de taxes, explique Eyal Waldman, le président de Mellanox.

« Il y a du talent (à Gaza), mais ils n’ont nulle part où l’exercer. C’est pourquoi nous nous sommes dit: mettons ce talent à profit et faisons les travailler pour nous », explique-t-il.

« Vous avez là des Palestiniens qui parlent à des Israéliens qui ont entre 20 et 30 ans. Ils n’avaient jamais parlé à des Israéliens auparavant et les considéraient comme des ennemis. Maintenant ils parlent foot et plaisantent ensemble », ajoute-t-il.

L’entreprise gazaouie n’a pas subi de pressions du Hamas à ce jour, indique son patron. Le Hamas pourrait identifier la société d’autant plus facilement que Mellanox a annoncé publiquement son intention d’engager du personnel à Gaza.

Mais le Hamas aurait ainsi condamné au chômage de nouveaux Gazaouis, estime l’entrepreneur.

Ces rapports professionnels n’effacent pas les traces du conflit.

Le directeur de l’entreprise gazaouie a perdu un membre de sa famille lors de la guerre de 2014 et dit comprendre que des Gazaouis ne soient pas prêts à travailler avec des Israéliens.

De son côté, le patron de Mellanox admet que certains de ses employés israéliens « ont des opinions d’extrême droite (et) les expriment ».

Aucun des Gazaouis travaillant pour Mellanox n’a accepté de parler à l’AFP, même sous le couvert de l’anonymat.

challenges.fr

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