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L’histoire contemporaine de l’industrie du porc en Israël est vieille de cinquante ans et date du moment où la Knesset a passé une loi interdisant l’élevage de porc sur le territoire de l’Etat hébreux. Cette loi –une des plus controversées de l’histoire d’Israël– a été conçue avec un vide juridique permettant l’élevage de porcs dans les régions majoritairement chrétiennes du nord, comme une forme de concession à l’égard des minorités religieuses du nouvel Etat d’Israël.

Voilà pourquoi les villes majoritairement peuplées d’Arabes chrétiens sont devenues des zones de production porcine. Si les politiciens ultra-orthodoxes ont, à plusieurs reprises, tenté de faire interdire l’élevage de porc en Israël, la loi limite l’expansion de cette industrie tout en protégeant les intérêts des producteurs chrétiens.

Le porc, indice de tension.

Un panel de représentants du gouvernement israélien a il y a quelques années soudainement recommandé un changement de la loi et demandé que la production porcine soit délocalisée dans le sud afin de «réduire la densité de production de porcs» et de réguler les fermes.

En Israël, lorsque les cochons sont au cœur de l’actualité, c’est que la situation politique est très tendue. Pour des observateurs occasionnels de la politique israélienne, il pourrait apparaître que le gouvernement se soucie du bien être de ses animaux domestiques. Mais le déplacement des porcs israéliens risque fort de priver les Chrétiens d’Israël de l’élevage des porcs et pourrait signifier le début de la fin tant pour le jambon made in Israël que pour les Arabes Chrétiens.

Le porc, outil d’humiliation.

Le porc est généralement considéré comme davantage interdit que la crevette ou le crabe (qui ne sont pas non plus casher) car depuis des millénaires, de nombreuses populations ont persécuté les Juifs en utilisant ce tabou pour les humilier et les punir.

Les Grecs ont ainsi humilié les Juifs en les obligeant à manger du porc, contre leur volonté, lors de la prise de Jérusalem en 167 avant J.-C.; les Espagnols ont également obligé les Juifs à manger du porc afin qu’ils prouvent leur nouvelle allégeance à l’Eglise catholique durant la période de l’inquisition. Le porc est donc bien plus qu’un interdit alimentaire en Israël; il est symbolique d’un grand conflit qui agite la société israélienne, reflétant des questions d’habitudes alimentaire, mais surtout la question de l’équilibre entre les intérêts religieux et laïcs en Israël.

Voilà des années que les religieux et les laïcs israéliens se divisent et les tensions autour des restrictions religieuses imposées à la société sont des sources constantes de disputes politiques. Le porc est une question particulièrement épineuse à cet égard: de nombreux Israéliens laïcs en consomment ouvertement, tandis que de nombreux ultra-orthodoxes tentent de le faire purement et simplement interdire – et tentent de le faire depuis des décennies – .

Un enjeu sanitaire et écologique.

Jusqu’aux années 1990, l’industrie israélienne du porc était presque clandestine, mais avec un afflux d’émigrants venus de l’ex-union soviétique et avec une Cour suprême plus progressiste, le porc est devenu plus répandu en Israël.

Cet été, tandis que je me trouvais à tel Aviv pour enquêter sur cette industrie, le spécialiste des questions d’alimentation de Haaretz, Ronit Vered, m’a expliqué que le ministre de l’Agriculture ne se soucie guère des porcs. Les porcheries sont bien moins contrôlées que les fermes l’élevage de bovins et les discours sur la santé ou le bien-être des animaux sont quasi-inexistants:

«Il n’existe aucun département spécifique consacré aux porcs au ministère et il n’y a pas non plus de groupes de lobbying de cette filière, contrairement aux autres industries.»

L’intérêt récent que porte le Ministère de l’agriculture à l’élevage des porcs est donc censé porter avant toute chose sur les mauvaises conditions environnementales et d’hygiène. Il est certain que les fermes du Nord, dans les villes d’Ibilin, de Mailya, de Kafr Yasif et de Nazareth sont aussi surpeuplées que peu salubres, un fait que je ne puis que confirmer au vu de ma visite, il y a quatre ans, de la ville d’Ibilin. Je n’étais alors pas parvenu, malgré mes efforts, à échapper à l’odeur pestilentielle du lisier, même en roulant avec ma voiture toutes fenêtres fermées.

«Les fermes d’ibilin sont construites les unes à côté des autres» m’a déclaré Tzachi Lipka, cofondateur de Tiv Ta’am, le plus gros producteur et vendeur de viande de porc d’Israël. «Si un porc est malade, tous les porcs sont malades. Israël a un marché ouvert, qui permet pourtant à ces fermes d’exister.» Le récent rapport du gouvernement recommande qu’Israël déplace ses porcheries dans le sud ou les cochons auront davantage d’espace et qu’Israël adopte «la directive de l’Union Européenne sur la question des droits des animaux.»

Israël pourrait imposer des conditions d’exploitation plus strictes aux fermes existantes plutôt que de relocaliser 26 exploitations, mais, contacté sur ce sujet, le Ministère de l’agriculture n’a pas souhaité répondre à ma question.

Si cette initiative se concrétise, les répercussions économiques pour les Arabes chrétiens seront graves, surtout dans une région qui voit le nombre de Chrétiens diminuer. Les Arabes chrétiens ne seront certainement pas prêts à abandonner des villages qu’ils occupent depuis des générations pour déménager dans un désert aride. L’Egypte a connu un précédent fâcheux il y a trois ans de cela lorsque sous couvert d’une «mesure de santé publique» l’ancien président Hosni Moubarak a fait abattre les 300 000 porcs du pays lors d’une éruption de grippe porcine. Les Coptes d’Egypte, principaux éleveurs de porcs, ont subi cette mesure de plein fouet, une mesure considérée par beaucoup comme une attaque déguisée contre cette minorité religieuse vulnérable.

Le risque existe que les consommateurs de porcs en Israël y perdent tout autant que les chrétiens d’Israël. En l’état actuel, le Ministre de l’intérieur doit examiner les recommandations du panel et décider ou non de leur acceptation, entamant ainsi la réforme des lois israéliennes sur le porc. Eli Yishai, Ministre de l’intérieur, est le chef du parti Shas, ultra-orthodoxe, dont les membres militent sans relâche pour l’interdiction du porc et qui critiquent les Israéliens d’origines russes qui en consomment. Si la loi change et que l’élevage de porcs n’est plus autorisé dans les zones chrétiennes, l’interdiction des porcheries pourrait suivre.

Le rapport déjà évoqué demandait à Yishai de «ne pas hésiter à prendre cette question à bras le corps, les porcs étant considérés comme l’exemple même de l’animal non-casher», ce qui montre la coloration religieuse du panel.

Mais ce n’est pas la première fois que les porcs attirent l’attention dans la région. Dans le récit de la Bible du voyage de Jésus au pays des Géraséniens, il y rencontre un homme accablé par des démons. Jésus le soigne en faisant entrer les démons dans un troupeau de porcs qu’il envoie ensuite à la mort en les faisant se noyer en Mer de Galilée. Au vu de cette histoire, le fait que les cochons finissent dans le désert du sud serait finalement un moindre mal.

slate.fr

Jeffrey Yoskowitz

Traduit par Antoine Bourguilleau

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