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Aucune alyah de détresse n’est simple à mettre sur pied. Israël en avait déjà fait l’expérience dès les premières années de l’Etat avec l’alyah du Moyen Orient et du Maghreb. Il avait fallu agir discrètement, parfois trouver des complicités locales ou étrangères pour faire sortir les Juifs et les amener à bon port jusqu’en Israël, d’abord par bateau, puis progressivement par avion, parfois en transitant par des pays tiers. La France avait ainsi servi de relais à la fin des années 50 pour le passage des Juifs du Maroc.

Israël avait aussi réussi à faire sortir des Juifs d’Iran au début des années 80 lors de la guerre Iran-Irak. Des entreprises complexes et souvent dangereuses, mais avec un nombre de participants relativement réduit. Il y avait eu aussi l’alyah des Juifs d’Ethiopie, en 84 et en 89 avec l’aide du Mossad et d’unités d’élite de Tsahal. Et puis au début des années 90 commençait l’alyah des Juifs de l’ex-URSS, rendue possible par la chute de l’empire soviétique et qui avait conduit plus d’un million et demi d’immigrants vers Israël au long de la décennie suivante.

On peut donc considérer qu’Israël a acquis une sérieuse expérience dans l’organisation du départ, du voyage et de l’accueil des immigrants. Et pourtant, ce qui se passe en ce moment avec les Juifs d’Ukraine, ne ressemble à rien de connu par le passé. Cette fois, il s’agit de distinguer une population en détresse au sein d’une population en détresse. Israël n’a pas les moyens d’entrer dans l’Ukraine en guerre pour exfiltrer des Juifs, pris au piège comme le reste de leurs compatriotes dans les localités bombardées, fuyant sur les routes ou essayant d’atteindre les postes frontières. Il faut compter sur les initiatives communautaires locales, ou la capacité des réfugiés de passer vers l’ouest par leurs propres moyens.

Et au milieu des quelque deux millions d’Ukrainiens réfugiés de l’autre côté de la frontière, les milliers de Juifs ne peuvent pas toujours trouver d’émissaire israélien pour leur délivrer les documents de voyage nécessaires, ou prouver leurs droits à demander à immigrer en Israël, quand ils ont dû laisser derrière eux leurs papiers personnels. Depuis le 24 février, date du début de l’invasion russe en Ukraine, plus de 2.000 ressortissants ukrainiens sont arrivés en Israël par leurs propres moyens et seuls 10% d’entre eux ont été reconnus comme immigrants. Les autres n’ont obtenu qu’un visa de touriste et ont dû verser une caution garantissant qu’ils ne resteraient pas au-delà du délai de séjour accordé.

Ce qui ne veut donc pas dire pour autant qu’ils soient tous des réfugiés sans lien avec Israël. C’est pour cela que le Premier ministre israélien a enjoint aux autorités concernées de lever au plus vite les obstacles bureaucratiques pour permettre aux réfugiés habilités à immigrer à faire valoir leurs droits et pour trouver une solution humanitaire pour les autres, peut-être sur le modèle de ce que fait l’Union Européenne.

Car ce sont entre 10.000 et 100.000 personnes qui pourraient être candidates à l’alyah dans les semaines et les mois qui viennent, en provenance d’Ukraine, mais aussi de Russie et d’autres anciennes républiques soviétiques, si la situation devait encore s’aggraver et le conflit ou la déstabilisation politique s’étendre. C’est aussi en cela que la situation est inédite. Et il faudra encore organiser l’accueil et l’intégration de ces olim d’Europe de l’est, sans le temps de préparation qui avait précédé l’alyah des Juifs d’URSS. Et si Israël est aujourd’hui engagé dans les efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre en Ukraine, c’est aussi pour secourir les Juifs piégés dans ce conflit le plus grave depuis la Seconde guerre mondiale.

Pascale Zonszain.

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