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En Ukraine se trouve l’une des grandes communauté juive. Dans le passé, l’Ukraine a été l’une des plus importantes communautés, qui fut décimée au fil des siècles par les pogroms des Cosaques et des paysans ukrainiens, les massacres nazis et enfin par l’émigration. Depuis 2001, la population juive d’Ukraine ne cesse de baisser. Elle était estimée cette année-là entre 56 000 et 140 000 personnes. En 2010, selon le Rapport sur la population juive mondiale, l’Ukraine ne compte plus que 71 500 Juifs, devenant la onzième plus grande communauté juive du monde.

«L’Ukraine, où les premiers rabbins du hassidisme ont commencé à prêcher au XVIIIe siècle et d’où sont partis les premiers sionistes pour la Palestine au siècle dernier, signifie beaucoup pour le monde juif», explique le grand rabbin d’Ukraine, Jacob Bleich.

Ceux qui sont restés ont préféré se russifier afin d’échapper aux discriminations, et ont tout oublié des traditions, de leur langue, de leur religion. Quand le rabbin Bleich, un hassidique américain de 30 ans, est arrivé à Kiev en 1989, il a ainsi trouvé une communauté exsangue. La synagogue de briques construite en 1896, qui avait été transformée en annexe d’usine puis en étable, a été rénovée. Elle vend désormais 300 kilos de viande cacher par semaine, qu’elle stocke dans ses chambres froides, et s’est dotée d’une cantine pour les pauvres.

Dans la synagogue repeinte en bleu ciel, le rabbin Bleich, dont les ancêtres ont émigré d’Ukraine à la fin du siècle dernier pour fuir la misère et les pogroms, explique en russe, avec un accent gouailleur de Brooklyn, ce que sont les traditions juives à une troupe de théâtre ukrainienne qui prépare une pièce d’après Isaac Bashevis Singer. «Jacob Bleich nous a ouvert les yeux sur ce que nous sommes et nous a fait découvrir des coutumes dont nous n’avions jamais entendu parler», explique Loubov Pequeur, chargée par la synagogue de l’assistance aux personnes vulnérables.

«95% des juifs en Ukraine ont perdu leurs traditions. Nous voulons recréer un esprit d’identité nationale à partir des enfants, pour que ceux-ci éduquent ensuite leurs parents», explique Alexandre Zabarski, directeur de l’école numéro 299. L’établissement, qui a ouvert ses portes en 1990, est devenu avec 640 élèves la plus grande école juive d’Europe de l’Est. Un service d’autobus ramasse les enfants aux quatre coins de la capitale pour les emmener dans la lointaine banlieue où se trouve l’école. Ils y suivent le programme habituel d’une école publique ukrainienne, mais aussi des cours d’hébreu et de yiddish, d’histoire du peuple juif, dispensés par vingt enseignants venus d’Israël et des États-Unis. «Nous voulons que les juifs d’ici, après avoir dissimulé leur nationalité, proclament leur fierté d’appartenir à un peuple ancien», explique Alexandre Zabarski, un géant à la crinière blanche. Dans les couloirs, des portraits de scientifiques et d’artistes juifs soviétiques, comme Boris Pasternak, sont affichés sur les murs.

L’école reçoit un soutien important de l’État qui paie les salaires, le loyer et les manuels. L’Ukraine indépendante, dont le héros national, le chef cosaque Bogdan Khmelnitski, a massacré des dizaines de milliers de juifs au XVIIe siècle, cherche ainsi à se faire pardonner. «L’antisémitisme érigé en politique d’État de l’époque soviétique a disparu. Reste un arrière-fond d’antisémitisme populaire, hérité du passé», souligne Alexandre Zabarski. Sur la place centrale de Kiev, on peut acheter à l’étalage Mein Kampf et des brochures antisémites.

La communauté manque d’argent pour mener à bien toutes ses actions. Dans un pays où les retraites équivalent à 10 dollars (environ 50 francs) par mois et où les personnes âgées survivent surtout grâce à la solidarité familiale, la synagogue tente d’aider 6.000 vieillards dans le besoin, dont les proches ont émigré ou sont décédés. Mais depuis un trimestre, ceux-ci ne reçoivent plus les 5 dollars mensuels que leur allouait jusqu’ici la synagogue.

Parallèlement, l’ouverture des frontières a permis aux juifs du monde entier de venir se recueillir sur les tombes des rabbins fondateurs du hassidisme, né en Ukraine au XVIIIe siècle. Plus de 7.000 hassidim (littéralement «pieux»), arrivés à bord de charters bondés affrétés de New York, Tel-Aviv et Paris, se sont rassemblés pour le nouvel an juif, fin septembre, à Ouman, une ville située à 200 kilomètres de Kiev, où se trouve la tombe de Nachmann de Breslev, l’un des «sages» du hassidisme. «Beaucoup de justes ont vécu en Ukraine. Pour les juifs, cette terre est sainte», affirme Laurent Krief, un ingénieur en informatique français de 33 ans. Mais le pèlerinage n’est autorisé que depuis quelques années. «Avant la perestroïka, les juifs avaient à peine le temps de réciter quelques psaumes qu’ils étaient appréhendés par les services de sécurité soviétiques et remis dans l’avion», raconte Gilles Huzzan, un pèlerin français de 32 ans, père de quatre enfants.

Coiffés de larges toques de fourrure, pourvus de barbes abondantes et de papillotes, vêtus de pardessus noirs et de bas blancs, les pèlerins déambulent, chantent et dansent, bras dessus, bras dessous, dans l’étroite rue Pouchkine bordée de maisonnettes peintes en vert. A l’époque soviétique, les pierres tombales du cimetière juif d’Ouman ont été utilisées pour bâtir la rue Karl-Marx. Les hassidim, qui s’interpellent dans les rues en yiddish et portent le costume traditionnel des juifs de la région, font revivre pendant une semaine l’atmoshère des shtetl, ces villages juifs séparés d’avant guerre, devant des habitants éberlués qui ont oublié que les juifs formaient alors 40% de la population d’Ouman avant d’être exterminés.

Pour les dirigeants de la communauté juive de Kiev, cette culture du shtetl, importée par les hassidim, est morte pendant la guerre et ne renaîtra pas. «Il n’existera plus jamais de grande communauté juive dans cette partie du monde. Mais alors que les Ukrainiens redécouvrent leur culture depuis l’indépendance, en 1991, les juifs soviétisés comprennent qu’ils sont différents et recherchent leurs propres racines», explique le rabbin Meir Roberg, un Britannique venu en Ukraine pour relancer l’enseignement hébraïque.

IsraelValley et www.liberation.fr

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