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Bougies, beignets et cadeaux : les juifs célèbrent Hanouka, la « fête des lumières ».

Ce jeudi marque le début de cette fête, qui dure huit jours. Le mot « hanouka » désigne la nouvelle inauguration du Temple de Jérusalem reconquis.

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Un article Le Monde (Copyrights)

Quand la fête de Hanouka est-elle célébrée ?

Hanouka est une fête d’hiver. Elle commence le 25 du mois hébraïque de kislev et dure huit jours. Si la date change chaque année dans le calendrier civil, tombant entre la fin novembre et la fin décembre, c’est parce que les dates des fêtes juives dépendent du calendrier juif. Celui-ci est fondé sur un cycle lunaire ; tous les trois ans, un mois supplémentaire est ajouté au printemps, afin de respecter le rythme des saisons. Ainsi les mois, tout en étant lunaires, correspondent-ils toujours à peu près au même moment de l’année solaire.

  • Que commémorent les juifs à Hanouka ?

Dans les années 160 avant notre ère, la Judée fait partie de l’Empire séleucide, issu de la dynastie d’Alexandre le Grand. Alors que le roi Antiochus III, qui avait conquis la Judée à l’Egypte, avait garanti aux juifs leur liberté de culte, son fils Antiochus IV souhaite helléniser la totalité de son royaume. Il déclare donc la religion et la pratique juives hors la loi et rend obligatoire le culte des dieux grecs dans le Temple de Jérusalem. Selon la tradition juive, la fête de Hanouka commémore la victoire de la transmission du judaïsme contre cette tentative d’acculturation forcée.

Les sources traditionnelles des récits de ces événements se trouvent, dans la Bible, au sein du premier livre des Maccabées, ainsi que dans le Talmud. On y lit que la population juive est divisée : une partie est favorable à l’assimilation hellénistique et soutient Antiochus Epiphane. D’autres résistent : c’est le cas des Hasmonéens, une famille de prêtres. Mattathias, son chef déjà âgé, prend la tête de la lutte avant de la confier à son fils Judah, surnommé le Maccabée, « le marteau » – son armée prendra le même nom.

L’armée juive des Maccabées, petite mais déterminée, défait les troupes séleucides, reconquiert Jérusalem, détruit l’autel profané par les sacrifices faits aux dieux grecs et édifie un nouvel autel dans le temple. Le mot hanouka signifie « inauguration » ; il désigne la nouvelle inauguration du Temple de Jérusalem reconquis.

Le Talmud raconte que durant la purification du Temple, parmi les décombres, les Maccabées découvrent un flacon d’huile sainte intouché. Ils décident de l’utiliser pour rallumer le chandelier à sept branches, la ménorah, qui doit brûler en permanence. Problème : ce flacon ne suffit que pour un jour. Or, il faut huit jours pour broyer des olives et en extraire de l’huile pure. C’est alors, relate le Talmud, qu’un miracle a lieu : l’huile de cette unique fiole brûlera pendant huit jours. C’est pourquoi, d’après la tradition juive, on célèbre depuis lors une fête de huit jours, hanouka, pendant laquelle on allume chaque soir une nouvelle lumière d’un chandelier à huit branches.

En réalité, les deux livres des Maccabées n’évoquent pas ce miracle. Selon le second, c’est Judah qui instaure la fête de Hanouka lors de la ré-inauguration du Temple, en l’honneur de l’inauguration par le roi Salomon du premier temple de Jérusalem, qui avait duré huit jours.

Mais la tradition juive a favorisé la version des rabbins du Talmud : à travers le souvenir d’un miracle divin, la fête de Hanouka commémore une victoire spirituelle contre l’assimilation plutôt qu’une victoire militaire.

  • La fête de Hanouka est-elle importante ?

Hanouka est une fête post-biblique, c’est-à-dire qu’elle n’a pas été instaurée par la Bible juive, mais par le Talmud (ensemble de débats, d’interprétations et de récits à portée législative et morale, rassemblés pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne à Jérusalem et à Babylone).

Il s’agit donc d’une fête traditionnellement moins importante que le shabbat, les fêtes de nouvel an (Roch Hachana et Yom Kippour), la Pâque (Pessah)… recensés dans la Bible. Ces fêtes commandent un repos absolu, alors qu’on peut vaquer à ses occupations ordinaires pendant Hanouka.

Récemment, en Israël, la fête a pris une nouvelle teinte avec l’exaltation laïque du courage national des Maccabées, pourtant secondaire dans la tradition religieuse. En Occident, la fête de Hanouka semble avoir gagné en importance, peut-être dans le contexte de la place grandissante de Noël.

  • Quels sont les rites de Hanouka et quel sens ont-ils ?

Pendant les huit jours de Hanouka, à la tombée de la nuit, les fidèles allument des bougies ou de petites lampes à huile sur un chandelier à neuf branches, appelé hanoukia. C’est pourquoi on appelle aussi Hanouka « la fête des lumières ». L’allumage des bougies constitue la principale obligation religieuse de cette fête – d’autres habitudes mentionnées ci-dessous sont de simples coutumes.

  • L’allumage des bougies

Chaque soir, on allume une bougie supplémentaire : une le premier soir, deux le second, etc. Les bougies sont plantées de droite à gauche (le sens de la lecture en hébreu), mais allumées de gauche à droite, en commençant chaque soir par la « nouvelle » bougie. Pour les embraser, on utilise la neuvième chandelle, le chamach (l’auxiliaire), qui allume toutes les autres et est fixée sur une branche située à côté ou au-dessus des huit branches principales.

L’objectif de cet allumage selon le Talmud (Chab. 23b) est de rendre public le miracle de la fiole dont l’huile a brûlé huit jours plutôt qu’un. La tradition est donc d’installer ce chandelier près de la porte d’entrée (dans l’Antiquité, il était même placé à l’extérieur), devant une fenêtre ou à un endroit bien visible.

La réunion autour de la hanoukia s’accompagne de prières et de chants en hébreu ou en langues vernaculaires, composés au fil des siècles.

La hanoukia rappelle la ménorah à sept branches du Temple de Jérusalem, symbole antique du judaïsme. Mais alors que les sept branches de la ménorah rappellent les sept jours de la semaine, les huit branches de la hanoukia dépassent cet ordre naturel de la création. A travers leur chiffre, elles symbolisent l’infini de la volonté divine.

  • Des beignets sucrés et salés

Il est traditionnel de préparer des beignets de pâte (ponchkes yiddish, soufganiot israéliens), sucrés et fourrés à la confiture, et des galettes de pommes de terre frites (latkes) chez les juifs ashkénazes originaires d’Europe de l’Est. Ces fritures, bienvenues en hiver, rappellent l’« huile » de la fête.

  • Des cadeaux pour les enfants

La coutume d’origine consiste à distribuer aux enfants quelques pièces d’argent de poche à l’occasion de Hanouka, à utiliser au cours de l’année selon leurs souhaits. Mais de nos jours, les pièces d’argent ont assez souvent été remplacées par des pièces en chocolat et, sans doute par imitation des réjouissances de Noël, l’usage se répand désormais de distribuer aux enfants de vrais cadeaux.

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  • Le jeu de la toupie

Il existe enfin une coutume juive ashkénaze spécifique, celle de jouer à la toupie pour la fête de Hanouka, avec une toupie à quatre faces, utilisée comme un dé. Sur chaque face se trouve une lettre hébraïque : noun, guimel, , shin. Selon la tradition, ces lettres forment l’acrostiche de la phrase : « nes gadol haya sham » (« un grand miracle a eu lieu là-bas »). Elles sont aussi, en yiddish, les initiales des actions à accomplir dans le jeu : « nul, gants, halb, shtel » (« il ne se passe rien, (prends) tout, (prends) la moitié, donne (une pièce) »). On dépose dans un pot commun un certain nombre de pièces de monnaie ou de jetons quelconques et les joueurs gagnent ou perdent des points à chaque tour.

Ce jeu de hasard existe en fait depuis longtemps en Europe et en Orient. Les Romains l’appelaient le totum (le tout). Il est devenu très populaire en Angleterre au XVIsiècle et s’est répandu en Allemagne.

Les jeux de hasard sont interdits ou très mal vus dans la tradition juive ; pourquoi ce jeu-ci a-t-il été adopté, et pourquoi spécialement pendant la fête de Hanouka (on n’y joue pas le reste de l’année) ? Peut-être s’est-il imposé sous l’influence des fêtes chrétiennes de fin d’année. A moins qu’il ne s’agisse de l’expansion d’une autre coutume juive répandue en Europe de l’Est : celle qui consistait autrefois à veiller pendant la nuit de Noël, propice à une agitation pouvant éventuellement se transformer en pogrom. Il fallait donc rester sur ses gardes. Lors de cette veillée, d’après la tradition, les jeux de hasard (dés, cartes, toupie peut-être) étaient exceptionnellement autorisés.

C’est une tout autre explication qu’a cependant retenue la tradition. Au IIe siècle avant notre ère, Antiochus Epiphane avait, on l’a dit, interdit toutes les pratiques juives et notamment l’une des plus importantes : l’étude de la Torah. Les enfants ne pouvaient donc plus apprendre. Ils se réunissaient tout de même, mais dès que des soldats patrouillaient, ils cessaient aussitôt leurs exercices, sortaient leurs toupies et les lançaient à grand bruit, faisant semblant d’être pris par des jeux enfantins. C’est ainsi que la transmission de la Torah put se faire, grâce à la motivation des enfants pour l’étude – et c’est aussi pourquoi on les gâte à Hanouka.

La présence de ce jeu de hasard d’origine non juive au cœur de la fête de Hanouka, qui célèbre la victoire juive contre l’assimilation forcée, illustre sans doute la complexité de l’histoire juive, et de celle de l’humanité en général.

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