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Les Juifs ultra-orthodoxes, ainsi que les Arabes israéliens, et encore plus les femmes, peinent à trouver leur place dans le dynamisme du pays. Les autorités publiques et une multitudes d’initiatives privées tentent de relever le « double défi de rester à la pointe de l’innovation, mais aussi de tirer vers le haut l’ensemble de la société ».

Des femmes et des hommes Haredim – Juifs ultra-orthodoxes, connus pour rejeter partiellement la modernité – réunis autour d’ordinateurs dans un grand open-space tout neuf. Des jeunes Bedouins du désert du Néguev racontant avec passion leurs projets entrepreneuriaux et sociaux… Ce sont quelques-unes des surprises que réserve Israël, où Emmanuel Macron se rend en visite du 21 au 23 janvier, à l’occasion du 75ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau. Et ce sont quelques-unes des initiatives de la « startup nation » – qui investit 4,3% de son PIB dans la recherche et le développement –  visant à surmonter l’un de ses principaux défis: devenir plus inclusive.

« Dans le secteur de l’high-tech, 74,2% des effectifs nés entre 1975 et 1985 est constitué d’hommes juifs non ultra-orthodoxes », note en effet Naomi Krieger Carmy, qui dirige le département consacré aux « défis sociaux » de l’Autorité d’innovation israélienne (Israel Innovation Authority, IIA). Les Juifs ultra-orthodoxes, ainsi que les Arabes israéliens, peinent à y trouver leur place, et les femmes souvent encore plus que leurs homologues masculins. « De nombreuses barrières physiques et culturelles s’opposent à leur insertion professionnelle », explique Amina Jabr, directrice d’un centre d’emploi à Rahat. Ces populations résident en effet souvent dans des zones périphériques, en dehors de la partie centrale d’Israël, où se concentre l’activité économique. Les Arabes se sentent en outre politiquement exclus. Les Juifs ultra-orthodoxes ne font pour la plupart pas d’études laïques, et manquent aussi « de soft skills, de culture du travail et des affaires », souligne Eli Dynovisz, qui travaille pour un incubateur de startups, Bizmax. Pour toutes les femmes, le travail domestique et la garde d’enfants souvent nombreux est un obstacle majeur.

Un enjeu sécuritaire et démographique

Pourtant, l’inclusion de ces minorités est un enjeu fondamental dans ce pays en perpétuelle transformation, « aujourd’hui perçu comme bien plus urgent que le défi environnemental », note Momo Mahadav, PDG de l’association d’entreprises Maala, qui promeut la responsabilité sociale et environnementale. Non seulement les inégalités sont une source de pauvreté. Elles aggravent aussi les divisions entre communautés et donc l’insécurité du pays. « L’avenir de mes enfants dépend beaucoup de mes voisins bedouins, un tiers des résidents de la région », relève Matan Yaffe, qui habite dans le Néguev où il a lancé un programme visant à leur insertion, Desert Stars.

« Il s’agit également d’exploiter l’ensemble du capital humain du pays », note Naomi Krieger Carmy. « La société arabe n’est pas seulement part du problème, mais aussi de la solution. Les populations les plus vulnérables recèlent un grand potentiel », abonde Amira Jabr.

Cet enjeu est d’autant plus crucial que ces minorités progressent beaucoup plus vite que le reste de la population. « Dans la communauté ultra-orthodoxe, le taux de fécondité moyen dépasse sept enfants par femme », affirme le rabbin Nechemia Steinberg, directeur des partenariats stratégiques de la fondation Kemach. Dans l’ensemble du pays, la moyenne est plutôt d’un peu plus de trois enfants par femme, selon le Bureau central des statistiques israélien. Les Haredim, qui représentent aujourd’hui 12% des 9 millions d’Israéliens, pourraient donc devenir 32% de la population en 2065. Quant aux Bedouins du Neguev, qui sont aujourd’hui moins de 300.000, leur nombre double tous les 15 ans. Leur âge médian est de 14 ans, contre 30 pour le reste des Israéliens. Et leur terre natale est stratégique, puisqu’elle occupe deux tiers du pays.

Un soutien public majoré à la « croissance durable et inclusive »

L’Autorité d’innovation israélienne met alors la main au portefeuille, explique Naomi Krieger Carmy. En 2018, l’IIA a consacré 500 millions de dollars au soutien, sous la forme de prêts conditionnels, à des projet entrepreneuriaux à fort potentiel, mais peinant à trouver des investissements privés. Lorsque ces projets contribuent à une « croissance durable et inclusive », ils peuvent même aspirer à davantage de générosité publique. Des fonds additionnels sont ainsi alloués aux startups dirigées par des femmes ou par des représentants des minorités, qui souvent peinent particulièrement à trouver des financements. Les projets qui contribuent à une société plus inclusive peuvent également bénéficier de ces shekels additionnels: cela a par exemple été le cas de la startup Zencity qui, en scrutant les réseaux sociaux, permet aux décideurs publics de comprendre les sujets qui préoccupent le plus les citoyens. De Sesame Enable, qui facilite l’utilisation des smartphones par les aveugles. Et d’Oko, solution d’assurance face aux risques climatiques pour les petits agriculteurs.

Mais de nombreuses organisations philanthropiques, soutenues financièrement et politiquement par les autorités publiques, multiplient aussi les initiatives visant à l’insertion des minorités. L’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC) gère ainsi des centres d’emplois réservés à des populations spécifiques: hommes juifs ultra-orthodoxes, femmes arabes etc. Il offre aussi des formations spécifiques.

L’ambition libérée

Celles visant à professionnaliser les travailleurs free lance « permettent notamment de créer des opportunités pour les populations les plus périphériques », estime Daniella Jawno, directrice des programmes chez JDC en Israël. Et lorsque ces business sont éligibles aux aides de l’IIA, le JDC créée les passerelles. « The Link Initiative », une formation complète aux compétences nécessaires pour l’e-commerce offerte dans la ville bedouine de Rahat, a par exemple permis à Majdi et Fadwa de commencer à commercialiser ensemble sur Amazon des savons produits à partir de lait de chamelles et de singes, destinés au marché mondial. Un autre participant, Rami, s’est pour sa part lancé dans l’e-commercialisation de cadeaux pour enfants.

Ces petits entrepreneurs témoignent de la révolution qu’a représenté cet apprentissage dans leur vie.

« Avant, vendre à des gens absents physiquement était une idée absurde pour moi. Ma famille et mes amis d’ailleurs ne comprennent toujours pas ce que je fais », avoue Majdi.

Grâce à ses nouvelles connaissances, « le monde est devenu comme un petit village », observe Fadwa, qui trouve aussi un autre avantage dans l’e-commerce: « avoir découvert une opportunité de travail depuis la maison ». Voir au-delà des barrières libère en outre l’ambition: Rami songe désormais même à ouvrir une entreprise de commercialisation mondiale de parfums.

« J’ai déjà des contacts avec des sociétés à Paris et en Turquie, je compte commencer dès 2020 », affirme-t-il.

« Réaliser des choses » et construire des passerelles

La fondation Kemach promeut pour sa part l’emploi des Juifs ultra-orthodoxes. « La religion ne leur interdit pas de travailler », alors que la pratique des études religieuses leur permet souvent de développer une bonne capacité d’apprentissage, assure le rabbin Nechemia Steinberg. Mais il faut leur offrir un contexte adapté. La fondation propose ainsi non seulement des centres d’emplois et des formations. A Jérusalem, elle gère aussi – avec le soutien du gouvernement et la fondation Achim – l’incubateur dédié aux startups haredim Bizmax.

 

« Il m’aide beaucoup pour mon networking », témoigne Aaron Breuer, fondateur de SelfCAD, une application en ligne de modelage 3D. Autodidacte, il explique assouvir via l’entrepreneuriat non seulement son besoin de nourrir sa famille, mais aussi son désir de « réaliser des choses« . Goldi, fondatrice d’une entreprise dédiée à l’organisation d’événements ultra-orthodoxes, vient aussi chez Bizmax pour y rencontrer des partenaires professionnels masculins. Elle se réjouit de contribuer via son travail à la création d’opportunités d’affaires avec d’autres pans de la société israélienne, de construire ainsi des passerelles.

« Une génération pour changer »

Dans le Néguev, l’ONG Desert Stars mise également sur le développement des capacités entrepreneuriales afin de permettre aux jeunes Bedouins de reprendre en main leur vie.

« La clé de l’avenir de toute société réside dans son leadership », estime en effet son fondateur Matan Yaffe.

Dès le lycée, divers programmes menés localement par l’association visent ainsi à leur offrir « l’opportunité de se changer eux mêmes », « à les faire sortir de leur mentalité de victimes », mais aussi à combler leurs carences scolaires, à faciliter leur entrée à l’université, ainsi qu’à les faire réfléchir à leur identité: bedouine, arabe, musulmane, palestinienne,  israélienne…

« C’est dans ce cadre que j’ai rencontré des Juifs pour la première fois. Cela a été un moment charnière de ma vie. Je me suis rendu compte que nous avons bien plus de choses en commun que de différences. Et j’ai compris que, d’une part, je devais dorénavant tenter d’en savoir plus sur les gens avant de les juger. D’autre part, que je refusais désormais de me laisser jugé moi-même », témoigne Sami, qui aujourd’hui veille à la sécurité de l’un des maires de la région.

« Les participants aux programmes finissent le plus souvent par comprendre que tous les Israéliens ont une multitude d’identités, à apprendre à vivre avec la complexité », se réjouit l’un des organisateurs. Toutefois, il admet:

« Il faudra au moins une génération pour changer ».

Un article de Giulietta Gamberini

 

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