La branche caritative de Monday.com, éditeur de logiciels de gestion du travail, envoie des équipes dans des zones sinistrées du monde entier, en s’appuyant sur l’IA pour aider à organiser des opérations de secours souvent chaotiques
En juin, deux séismes successifs ont détruit plusieurs dizaines d’immeubles d’habitation au Venezuela, tuant des milliers de personnes, ensevelissant les survivants sous les décombres, et entraînant des évacuations massives dans une grande partie du pays.
Six semaines plus tard, le 10 août, une puissante secousse, dont l’épicentre se situait à 106 kilomètres sous la surface de la Terre, a secoué la Colombie voisine, faisant plus de 300 morts. Les bâtiments se sont effondrés, projetant des nuages de poussière vers le ciel, tandis que les habitants cherchaient à se mettre à l’abri dans les rues des villes.
Comme c’est le cas pour la plupart des catastrophes naturelles, divers acteurs ont apporté leur aide après ces séismes – agences gouvernementales nationales, missions diplomatiques étrangères, ou encore ONG.
Mais une délégation présente sur les lieux des deux catastrophes a fait figure d’exception : il s’agissait de représentants d’une fondation gérée par l’entreprise technologique israélienne Monday.com, éditeur de logiciels coté en bourse, qui fournit des plateformes de gestion du travail et des services d’intelligence artificielle aux entreprises.
L’équipe d’intervention d’urgence de la Fondation Monday.com envoie du personnel dans les zones sinistrées, où elle met à profit la technologie développée par l’entreprise pour aider les premiers intervenants à faire face au chaos qui accompagne les catastrophes telles que les séismes.
Cette équipe témoigne de la capacité d’une entreprise à but lucratif à combler les lacunes technologiques du secteur associatif et à dépasser les tensions politiques qui peuvent exister entre certains pays et Israël dans le cadre des opérations de secours. L’ingérence même du secteur privé peut parfois constituer un problème en situation d’urgence.
« Lorsque nous arrivons sur le terrain, nous nous efforçons de comprendre ce qui se passe, de voir comment les organisations réagissent à la catastrophe, et d’identifier leurs points faibles », explique Myriam Kuperman, qui dirige l’équipe d’intervention d’urgence. « En général, ces organisations sont les mieux placées pour savoir quelles sont leurs difficultés. »
Adapter les logiciels professionnels aux zones sinistrées
L’équipe d’intervention d’urgence de Monday.com est gérée par la Fondation Monday.com, la branche philanthropique de l’entreprise. Créée en 2021, la fondation a été enregistrée en Israël en 2024 en tant que « société d’intérêt public », un type de structure similaire à une association à but non lucratif, mais dotée d’une organisation plus proche de celle d’une entreprise – un statut qui permet à une entité commerciale d’en conserver le contrôle effectif.
Fondée en 2012, la société Monday.com a développé une plateforme logicielle qui permet à ses utilisateurs de gérer l’ensemble de leurs tâches professionnelles à partir d’un hub centralisé, notamment la gestion de projets, les campagnes marketing ainsi que la gestion de la relation client et des ventes. L’entreprise, qui dispose de sièges sociaux à Tel Aviv et à New York, revendique plus de 250 000 clients utilisant sa plateforme de travail basée sur l’IA.
Originaire du Chili, Kuperman a travaillé pendant dix ans dans le domaine de la gestion et de la réponse aux catastrophes au sein des Nations unies, ainsi qu’en tant que directrice exécutive de la Fondation CADENA, une organisation humanitaire profondément ancrée dans les valeurs communautaires juives qui intervient en cas d’urgences et de catastrophes. Kuperman s’est installée en Israël pour décrocher un master en gestion des catastrophes à l’université de Tel Aviv. Elle a ensuite commencé à travailler à la Fondation Monday.com, a obtenu la nationalité israélienne et a rejoint l’équipe d’intervention d’urgence en 2022.

Selon Kuperman, si chaque catastrophe et chaque région sont uniques, les équipes de secours sont souvent confrontées à un problème commun : l’absence d’une plateforme centralisée pour organiser les informations.
Les secouristes, issus de différents groupes et réunis au lendemain d’une catastrophe, enregistrent ou partagent souvent les informations manuellement, via des outils tels que WhatsApp, les e-mails, ou encore le papier et le stylo.
Transcrire ces informations dans un système centralisé devient alors une tâche fastidieuse qui peut prendre plusieurs jours, un délai qui peut s’avérer crucial lorsqu’il s’agit de rechercher des survivants et de soigner des victimes. La visibilité des informations, la transparence dans le déploiement des ressources et la connaissance du mode d’intervention des organisations sont autant d’éléments vitaux en situation de crise, a souligné Kuperman.
C’est là que la technologie de Monday.com peut entrer en jeu. L’entreprise adapte en effet ses plateformes, qui sont initialement conçues pour organiser et automatiser les flux de travail des entreprises, aux besoins des opérations de secours en situation de catastrophe.
« Nous mettons à disposition nos processus de conseil [et] aidons les organisations à identifier leurs lacunes et leurs besoins. Sur cette base, nous leur fournissons les solutions dont elles ont besoin pour y remédier », a expliqué Kuperman.
« Des outils comme Monday peuvent véritablement aider [les organisations] non seulement à centraliser toutes leurs données en un lieu unique », a-t-elle ajouté, « mais aussi à intervenir plus rapidement sur le terrain et à mieux cerner les besoins de la population. »
Des lacunes technologiques dans le secteur associatif
Jeffrey Schlegelmilch, directeur académique du Centre national de préparation aux catastrophes de l’université Columbia, a affirmé soutenir l’intervention du secteur privé en situation d’urgence et lors de catastrophes naturelles, à condition toutefois que cette intervention soit motivée par des raisons légitimes et menée de manière appropriée.
« Nous observons partout des exemples d’entreprises qui investissent massivement non seulement dans les interventions, mais aussi dans la préparation, et qui mettent en place une structure solide autour de leurs équipes », a indiqué Schlegelmilch. « À l’inverse, d’autres adoptent une approche davantage axée sur la visibilité et très provisoire. Or des motivations erronées mènent inévitablement à de mauvais résultats. »

Selon lui, le secteur associatif accuse un « retard de plusieurs générations » par rapport aux grandes entreprises technologiques. Par exemple, les pratiques d’approvisionnement obsolètes des associations les placent en position de désavantage lorsqu’elles sont en concurrence pour l’acquisition de biens et de services, et la lenteur des protocoles de sécurité peut exposer ces organisations à des fuites de données, a-t-il expliqué.
Ce retard se traduit par le fait que « l’on se heurte sans cesse à des barrières technologiques lors des catastrophes », a-t-il ajouté.
Même s’il est bénéfique et utile que les entreprises proposent des solutions à titre gracieux, leur rôle ne doit pas se substituer à la gestion des interventions d’urgence par les autorités locales, a souligné Schlegelmilch.
« À mon avis, l’erreur des entreprises réside dans leur façon de penser : “Voici une solution, vous devriez l’adopter”, et elles tentent d’imposer leur solution à une communauté qui est déjà occupée à éteindre des incendies et à évacuer la population », a déclaré Schlegelmilch. « Les exemples positifs que l’on observe sont ceux dans lesquels une équipe d’experts s’intègre à l’équipe locale, travaille avec elle, l’aide à s’organiser de manière à apporter un réel avantage, sans nuire à l’intervention, mais en y contribuant. »
Des principes que la Fondation Monday.com semble avoir fait siens : elle fournit des ressources aux organisations présentes sur le terrain dans les régions touchées, et permet aux communautés locales de définir elles-mêmes leurs priorités.
Le cofondateur de l’entreprise, Roy Mann, a déclaré aux investisseurs lors d’une conférence téléphonique sur les résultats en 2021 que les efforts philanthropiques de la société visaient à combler les lacunes technologiques et s’inscrivaient dans le cadre de son « sentiment de responsabilité » plus large.
« Nous constatons que de nombreuses organisations à but non lucratif sont confrontées à une fracture technologique massive, une fracture qui les empêche d’avoir l’impact qu’elles recherchent. Notre initiative “Equal Impact” vise à combler cette fracture numérique », a-t-il ajouté.
« Une question de vie ou de mort » dans un centre juif de Caracas
Au Venezuela, l’équipe d’intervention d’urgence a collaboré avec la Croix-Rouge et CADENA. Elle a néanmoins attendu que les organisations de recherche et de sauvetage aient entamé leur travail, estimant que c’était à ce moment-là que sa contribution serait la plus efficace.
« Chaque acteur joue un rôle différent, à un moment différent, et nous devons faire preuve de respect envers ceux qui sauvent des vies, qui extraient les corps et les survivants des décombres », a déclaré Kuperman, qui s’est rendu sur place. « Il y a un moment pour organiser et planifier l’intervention. Je dirais que cette phase commence toujours après les 72 premières heures. »
Soutenue par une équipe en Israël chargée de lui apporter une aide à distance, la fondation a fourni un soutien stratégique et opérationnel à la Croix-Rouge. Elle a notamment mis en place une plateforme centralisant les informations de l’organisation concernant le séisme, a précisé Kuperman. La Croix-Rouge a ainsi pu prodiguer des soins médicaux et distribuer de l’eau potable à des milliers de personnes, tout en mobilisant plus de 1 500 bénévoles.

Kuperman a également emmené au Venezuela un collaborateur de Monday.com, Samuel Ducoff, chargé de l’expérience client, pour aider à déployer les systèmes de l’entreprise. Ducoff, qui parle anglais, espagnol et portugais – autant d’atouts en Amérique latine -, s’est porté volontaire pour ce voyage au Venezuela.
« Sur place, tout notre travail était proactif », a raconté Ducoff. « C’était un état d’esprit totalement différent de celui que j’adopte lorsque j’aide mes clients, où j’agis davantage en réaction à leurs demandes. »
Pendant son séjour à Caracas, Ducoff a collaboré à la fois avec la Croix-Rouge et CADENA. Il a mis en place des systèmes de communication pour coordonner les bénévoles, utilisé l’IA pour créer des tableaux de bord destinés à ces associations, et travaillé sur les problèmes d’accès à Internet.
Les informations étaient consignées sur papier ou sur des tableaux blancs. Ducoff a donc créé une carte numérique sur laquelle les bénévoles pouvaient pointer leur présence, les organisations pouvaient suivre leurs effectifs sur place et le matériel apporté, mettre à jour les stocks et gérer les dons matériels de manière plus efficace.
Ducoff se souvient notamment avoir travaillé depuis un complexe juif à Caracas.
« Être aux côtés de la communauté juive du Venezuela a fait toute la différence. J’avais l’impression d’être entouré de mes proches », a expliqué Ducoff. « Tout a pris une dimension particulière. C’était une question de vie ou de mort. »

L’équipe d’intervention d’urgence dispose d’ambassadeurs dans différentes régions du monde. Ceux-ci développent des relations avec des ONG avant même qu’une situation d’urgence ne survienne, ce qui permet à l’équipe d’intervenir rapidement en cas de catastrophe.
Après le tremblement de terre qui a frappé la Colombie ce mois-ci, l’ambassadeur le plus proche a pu se rendre sur place en moins de 72 heures. Kuperman a expliqué que l’équipe avait mis au point des outils numériques destinés aux premiers intervenants, organisé un système international de collecte de fonds, créé un formulaire d’admission en ligne pour les médecins sur le terrain, et mis en place un centre d’appel pour mettre en relation des psychologues bénévoles et des patients.
Monday.com a « révolutionné notre façon de travailler », a déclaré la Croix-Rouge vénézuélienne dans un communiqué qui a été publié la semaine dernière.
« Grâce à cette plateforme, nous pouvons suivre nos activités où que nous soyons, tout en planifiant les prochaines étapes de nos opérations », indique le communiqué.
Les sections nationales de la Croix-Rouge en Argentine, en Inde et en Uruguay ont elles aussi remercié l’entreprise pour son travail.
Un accueil chaleureux
L’équipe d’intervention d’urgence s’inscrit dans le cadre du programme philanthropique plus général de la fondation. L’entreprise a fait don de 10 % de son capital à la fondation, qui fournit également des logiciels à titre gracieux à des associations à but non lucratif et à des groupes d’intervention d’urgence. Les employés de Monday.com sont autorisés à consacrer 1 % de leur temps de travail rémunéré à l’organisation.
L’aide officielle d’Israël à des pays étrangers peut s’avérer délicate du fait des tensions politiques. Après l’explosion massive survenue à Beyrouth en 2020, le Liban a ignoré les offres d’aide d’Israël, et la population a rejeté les marques de solidarité manifestées par Israël.
Mais en tant que branche philanthropique d’une entreprise, plutôt que d’un État, la fondation Monday.com est largement en mesure de dépasser ces obstacles.
Si Israël a connu par le passé des différends diplomatiques avec le Venezuela et la Colombie, les relations entre Israël et ces deux pays se sont désormais apaisées, plusieurs pays d’Amérique latine ayant choisi de se rapprocher d’Israël ces dernières années. Ces deux pays ont ainsi accueilli favorablement l’aide apportée par Israël après les tremblements de terre.

Alors que les dirigeants des pays d’Amérique latine resserrent leurs relations avec d’Israël, les sondages montrent toutefois que leurs électeurs ne partagent pas le même avis. Une enquête réalisée en juin a révélé qu’une majorité relative des personnes interrogées dans tous les pays de la région concernés, notamment en Colombie, avait une opinion défavorable d’Israël.
En Colombie, un porte-parole de la délégation israélienne venue apporter son aide après la catastrophe s’est disputé avec des militants, qui scandaient « Free Palestine » à l’adresse du groupe. Par ailleurs, des militants, des responsables locaux et l’ancien président colombien ont accusé les Israéliens de génocide, se sont offusqués de leurs uniformes militaires, ou ont insinué que leur aide pouvait être motivée par d’autres raisons, ont rapporté les médias locaux.
Des militants ont également protesté contre l’aide israélienne qui a été apportée suite au tremblement de terre qui a frappé le Venezuela, dénonçant la « présence sioniste » et piétinant une photo du Premier ministre Benjamin Netanyahu, selon les médias locaux.
Kuperman a souligné que son équipe opérait indépendamment des délégations officielles israéliennes, qu’elle n’avait jamais rencontré de difficultés liées à son identité israélienne, et qu’elle avait toujours reçu un accueil chaleureux lors de ses interventions sur des zones sinistrées.
« En tant que travailleurs humanitaires ou intervenants d’urgence, nous devons apprendre, une fois sur le terrain, à faire abstraction de nos convictions personnelles et de ce que nous considérons comme bien ou mal », a expliqué Kuperman. « La plupart de ces organisations sont locales, et ce sont elles qui savent le mieux ce dont les populations ont besoin. »
Source: Times of Israël

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