- L’inoubliable Philippe Bouvard est mort ce lundi 24 août à son domicile de Cannes, a annoncé son épouse à RTL. Il avait 96 ans.
- Le journaliste français a pris sa retraite en janvier 2025, après 60 ans de carrière. Il a notamment officié pendant 37 ans à la tête des « Grosses Têtes », entre la création de l’émission en 1977 et 2014.
- C’est l’un de ses plus grands fans, Laurent Ruquier qui a pris la suite de Philippe Bouvard à la tête des « Grosses Têtes », une émission unique dans l’histoire de la radio, de par son succès et sa longévité. « Il a toujours été pour moi un exemple, un modèle, dans l’animation et le journalisme. Il a inventé un style », a-t-il rendu hommage sur RTL.
- Philippe Bouvard n’a pas entretenu de lien politique ou public particulier avec l’État d’Israël au cours de sa carrière. Bien que marqué par ses origines juives maternelles et les tragédies de la Shoah touchant sa famille durant l’Occupation, le célèbre animateur des Grosses Têtes est toujours resté distant de tout engagement communautaire ou géopolitique lié au Proche-Orient.
JUDAISME.
La mère de Philippe Bouvard, Andrée Gensburger, était juive d’origine alsacienne. Donc juif selon la halakha.
Son père biologique était catholique et l’a abandonné à la naissance. Sa mère s’est ensuite remariée avec Jules Luzzato, juif, petit-fils de rabbin. Ses grands-parents adoptifs ont été déportés et assassinés à Auschwitz.
Il s’est fait baptiser pour son mariage (en cachant ses origines à sa femme), mais se définissait lui-même comme agnostique. Il a fini par assumer ses racines juives et a déclaré : « Je ne suis pas du tout honteux d’être juif. »
LE PLUS. SOURCE. https://www.yomyom.news/la-kippa-sans-filtre/philippe-bouvard-enfance-juive-secrets-de-guerre-et-revelations-meconnues/
Philippe Bouvard est mort le 24 août 2026, à 96 ans, à son domicile de Cannes. Pendant des décennies, son nom aura été associé à l’esprit français, à la presse, à la télévision et surtout aux « Grosses Têtes ». Mais derrière le journaliste à l’humour mordant se cachait une histoire personnelle beaucoup plus sombre : celle d’un enfant confronté très tôt à la persécution des Juifs et à la disparition d’une partie de sa famille.
Cette enfance marquée par la guerre est essentielle pour comprendre Philippe Bouvard. Elle explique aussi certaines facettes moins connues de son caractère : son rapport complexe à ses origines juives, son goût pour l’autodérision et, surtout, cette volonté de transformer presque toutes les situations en récit.
Une mère juive, un père qui disparaît le jour de sa naissance.
Philippe Bouvard naît en 1929 à Coulommiers. Sa mère, Andrée Gensburger, est issue d’une famille juive alsacienne. Son père biologique, Marcel Bouvard, quitte sa femme au moment même de la naissance de son fils.
Le futur journaliste grandit donc sans véritable relation avec son père biologique. Sa mère se remarie ensuite avec Jules Luzzato, un tailleur pour hommes issu d’une famille juive. Celui-ci devient son père de cœur.
Cette histoire familiale est loin d’être anodine. Lorsque la guerre arrive, Philippe Bouvard n’est pas seulement confronté à l’Occupation : l’identité juive de sa famille devient une menace directe.
Jules Luzzato arrêté par la Gestapo
Au printemps 1942, Jules Luzzato est arrêté par la Gestapo. Selon les éléments biographiques consacrés à la famille, il aurait fourni des vêtements civils à des soldats allemands ayant déserté et est emprisonné à la Santé.
Pour la famille, la situation est extrêmement dangereuse. La mère de Philippe va alors chercher de l’aide auprès d’une personnalité pour le moins inattendue : Si Kaddour Benghabrit, le recteur de la Grande Mosquée de Paris.
C’est l’un des épisodes les plus singuliers de l’histoire personnelle de Bouvard.
Le souvenir de Si Kaddour Benghabrit
Philippe Bouvard a raconté que sa mère connaissait le recteur de la Grande Mosquée et qu’ils avaient avec lui une relation suffisamment proche pour pouvoir solliciter son intervention. Le jeune garçon se souvient également des visites à la Grande Mosquée et des moments passés autour d’un thé à la menthe.
Benghabrit intervient en faveur de Jules Luzzato, qui est finalement libéré après son arrestation.
Il faut cependant présenter cette histoire avec précision : elle ne signifie pas que la Grande Mosquée de Paris aurait, à elle seule, constitué un vaste réseau organisé de sauvetage des Juifs. Elle témoigne surtout d’une solidarité personnelle dont Bouvard a conservé le souvenir.
Cette nuance est importante, notamment parce que les récits consacrés au rôle de la mosquée pendant l’Occupation ont parfois été largement amplifiés ou simplifiés.
La famille Luzzato n’échappera pas à la déportation
L’épisode de Jules Luzzato ne suffit malheureusement pas à protéger toute la famille.
Les grands-parents adoptifs de Philippe Bouvard, Fanny et Sigismond Luzzato, sont arrêtés en 1944. Ils sont internés à Drancy puis déportés vers Auschwitz par le convoi 77, le dernier grand convoi parti de Drancy pour Auschwitz. Les archives de Convoi 77 documentent leur parcours, et seront seront assassinés à Auschwitz.
Des décennies plus tard, cette disparition restera l’un des souvenirs les plus douloureux de Bouvard.
Un enfant obligé de se cacher.
Pendant l’Occupation, Philippe Bouvard et sa mère doivent changer régulièrement de lieu pour échapper aux persécutions.
Ils passent notamment par différentes régions de France. Le jeune Philippe est ainsi confronté à une réalité que son personnage public masquera largement par la suite : celle d’un enfant qui doit comprendre très tôt qu’il existe des personnes que l’on recherche simplement en raison de leur origine.
Bouvard évoquera plus tard cette période et le traumatisme laissé par la disparition de ses proches.
Ce passé donne une autre profondeur à une phrase qui revient dans son parcours : il n’a jamais véritablement considéré la guerre comme une simple page d’histoire.
Une phrase particulièrement forte sur ses grands-parents.
Parmi les témoignages les plus intéressants de Bouvard figure celui dans lequel il revient sur ses grands-parents déportés. Il raconte avoir été marqué par leur disparition et par les scènes auxquelles il avait été confronté durant l’Occupation.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles cette partie de sa biographie est restée moins connue du grand public.
« Je ne suis pas du tout honteux d’être juif »
Le rapport de Bouvard au judaïsme est lui-même plus complexe qu’on pourrait l’imaginer.
Il a expliqué dans une interview à Actualité juive qu’il n’était pas honteux de ses origines juives. Cette déclaration prend une dimension particulière lorsqu’on connaît son enfance.
Car le jeune Bouvard a grandi dans une époque où être identifié comme juif pouvait conduire à l’arrestation, à la déportation et à la mort.
Il n’est donc pas surprenant que son rapport à cette identité ait évolué avec le temps.
Son histoire montre aussi que l’identité familiale, la religion pratiquée et l’identité revendiquée ne sont pas forcément la même chose.
Un épisode étonnant lors de son mariage.
Une autre anecdote, beaucoup moins connue, concerne son mariage avec Colette Sauvage.
Bouvard a longtemps gardé ses origines juives relativement discrètes auprès de sa future épouse. Selon les biographies consacrées à sa vie, il s’est même fait baptiser en secret afin de pouvoir se marier religieusement. Son parrain était le dessinateur Piem.
Cet épisode peut surprendre aujourd’hui. Il faut cependant le replacer dans la France des années 1950, où les appartenances religieuses et familiales pouvaient encore peser fortement sur les relations et les mariages.
Il illustre surtout le rapport compliqué de Bouvard à cette partie de son identité.
« Il n’existe pas de bonheur complet sans amnésie partielle. »
Philippe Bouvard, Journal 1997-2000
De l’enfant de la guerre à l’homme qui ne cessera jamais de parler
Il existe un contraste saisissant entre l’enfant qu’a été Philippe Bouvard et l’homme public qu’il est devenu.
L’enfant connaît le silence, la clandestinité et la peur.
L’adulte choisit le métier de journaliste.
Puis la radio.
Puis la télévision.
Puis les interviews et les conversations.
Avec les « Grosses Têtes », il transformera même la parole et la plaisanterie en spectacle quotidien.
Il serait évidemment imprudent d’affirmer que son humour est directement né de son traumatisme de guerre. Mais son parcours permet au moins de poser une question intéressante : que devient un enfant qui a connu très tôt la fragilité du monde lorsqu’il décide ensuite de passer sa vie à observer les autres ?
Chez Bouvard, la réponse semble avoir été la curiosité.
Une vocation née… en regardant Jean Cocteau
L’une des anecdotes les plus savoureuses de sa jeunesse n’a d’ailleurs rien de tragique.
Alors qu’il est enfant, Bouvard aperçoit Jean Cocteau à Cannes, installé dans une voiture luxueuse avec chauffeur.
Le jeune garçon en déduit que l’écriture doit être un métier permettant de gagner beaucoup d’argent.
L’anecdote est révélatrice de son tempérament : même dans ses souvenirs les plus anciens, il y a déjà cette tendance à observer les personnages et à transformer une scène banale en petite histoire.
Il lancera ensuite son propre journal alors qu’il est encore adolescent.
Philippe Bouvard connut trois échecs au baccalauréat.
Le futur grand journaliste n’a pourtant rien du premier de la classe.
Il échoue trois fois au baccalauréat.
En 1948, il entre au Centre de formation des journalistes de Paris mais en est renvoyé quelques mois plus tard. Le jugement porté sur lui est particulièrement cruel : il n’aurait pas été considéré comme suffisamment doué pour devenir journaliste.
La suite de sa carrière rend cette prédiction particulièrement ironique.
Bouvard travaillera d’abord comme démarcheur d’encyclopédies ou vendeur de lunettes avant d’entrer au Figaro comme coursier au service photographique.
Il finira par obtenir sa carte de presse en 1953.
La guerre derrière les plaisanteries
Il est tentant de ne retenir de Bouvard que le provocateur, le collectionneur de bons mots et l’animateur infatigable.
Ce serait oublier une partie essentielle de son histoire.
Son enfance a été traversée par la persécution antisémite, la clandestinité et la disparition de membres de sa famille. Ses grands-parents adoptifs ont été assassinés à Auschwitz. Sa famille a connu l’arrestation et la peur.
Et pourtant, Bouvard a choisi de consacrer sa vie à la conversation, à l’humour et à l’observation des travers humains.
Il ne faut pas transformer cette trajectoire en explication psychologique simpliste. Mais elle donne incontestablement une autre dimension à l’homme derrière le personnage médiatique.
Un dernier paradoxe
Philippe Bouvard aura finalement passé près d’un siècle à raconter les autres.
Il aura interrogé des acteurs, des hommes politiques, des écrivains, des artistes et des inconnus. Il aura fait rire plusieurs générations de Français.
Mais les épisodes les plus importants de sa propre histoire sont restés longtemps dans l’ombre.
Son enfance juive, l’arrestation de Jules Luzzato, les visites à la Grande Mosquée de Paris, la déportation de Fanny et Sigismond Luzzato et les années passées à se cacher racontent un autre Philippe Bouvard.
Un Philippe Bouvard moins léger, moins mondain, mais peut-être plus révélateur.
L’homme qui allait devenir l’un des plus grands bavards de la radio française avait commencé sa vie dans une époque où, pour certaines familles, survivre exigeait au contraire de savoir se taire et disparaître.
C’est cette contradiction qui rend son parcours si singulier.
Et c’est probablement aussi pourquoi, derrière les milliers de plaisanteries qu’il aura lancées au cours de sa carrière, l’histoire de son enfance mérite d’être racontée à part.
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