L’Espagne peut exercer une pression, mais elle ne peut pas créer un consensus. Elle peut rassembler des États partageant les mêmes idées — l’Irlande, la Slovénie, la Belgique, peut-être la Norvège en dehors du cadre de l’UE — mais elle ne peut pas forcer l’Allemagne, l’Italie ou la Commission européenne à redéfinir la relation entre l’UE et Israël. La preuve la plus évidente en date est apparue en avril 2026, lorsque l’Espagne, l’Irlande et la Slovénie ont de nouveau fait pression pour suspendre certaines parties de l’accord d’association UE-Israël. L’initiative a échoué faute de soutien suffisant. Pourtant, le débat européen pourrait bien être en train de bouger en marge. La défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie a fait disparaître l’un des défenseurs les plus fidèles d’Israël au sein de l’UE et l’un des piliers symboliques de l’extrême droite européenne. Sa chute n’était pas principalement liée à Israël ou à Gaza, mais elle affaiblit un axe européen qui s’était souvent aligné sur Netanyahu, Trump et les discours anti-palestiniens. L’Italie offre un cas différent. Giorgia Meloni figurait parmi les dirigeants de droite les plus pro-israéliens d’Europe, mais son gouvernement a suspendu le renouvellement automatique de l’accord de coopération en matière de défense entre l’Italie et Israël en avril 2026. Cela ne signifie pas que l’Italie s’est ralliée à la position de l’Espagne, ni que la droite européenne se tourne vers une position pro-palestinienne. Mais cela suggère quelque chose de politiquement pertinent : un alignement inconditionnel sur Israël devient de plus en plus coûteux, même pour certaines franges de la droite européenne. La position de l’Espagne n’est pas exempte de contradictions. Madrid reste ancrée dans l’OTAN et dans un écosystème de défense européen qui intègre la technologie et les entreprises israéliennes. Les contrats antérieurs, l’inertie institutionnelle et les dépendances en matière de défense compliquent toute prétention à une rupture nette. Mais cela rend la position de l’Espagne d’autant plus intéressante : l’Espagne est un État membre occidental de l’UE et de l’OTAN qui tente d’utiliser le langage du droit international pour s’opposer au consensus permissif qui a protégé Israël de toute conséquence. La question n’est donc pas de savoir si l’Espagne peut transformer l’Europe du jour au lendemain. Elle ne le peut pas. La question la plus pertinente est de savoir si elle peut normaliser un éventail différent d’options politiques. Avant Gaza, la suspension de l’accord d’association UE-Israël, l’interdiction des produits des colonies, la restriction du transit militaire, le refus de l’utilisation de bases pour des guerres régionales ou la participation à des actions en justice contre Israël étaient souvent considérés comme des revendications marginales. L’Espagne a contribué à les faire entrer dans le courant dominant du débat européen. C’est peut-être là le véritable impact de l’approche de Madrid. Elle ne crée pas une rupture européenne avec Israël, mais elle élargit l’espace dans lequel une telle rupture peut être discutée. Elle crée des précédents, fournit aux autres gouvernements un langage et des arguments juridiques, et montre aux opinions publiques arabes et musulmanes que tous les États européens ne sont pas disposés à se dissimuler derrière la lenteur des rouages de Bruxelles pendant que Gaza est détruite. Le tableau européen dans son ensemble reste toutefois déprimant. L’UE dispose d’outils pour imposer des coûts à Israël : levier commercial, clauses juridiques, voies diplomatiques, contrôle des armes, politiques de colonisation et mécanismes d’association. Ce qui lui manque, c’est la volonté politique. Et l’Espagne ne peut pas assurer cette volonté au nom du continent. Mais la position de Madrid clarifie le choix auquel l’Europe est confrontée : soit le droit international s’applique de manière égale, y compris aux alliés, soit il s’agit d’un discours de convenance déployé de manière sélective contre les adversaires. La pression exercée par l’Espagne ne produira peut-être pas un revirement européen général contre Israël, mais elle rendra peut-être plus difficile à dissimuler l’inaction persistante de l’Europe. Pour les Palestiniens de Gaza, cela ne suffit pas. Politiquement, cependant, c’est un pas en avant.
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