Le Monde: « Plusieurs milliers de personnes vivent dans une voiture, un van ou un camping-car dans la mégalopole californienne. Une situation qui reflète les difficultés croissantes que rencontrent les Américains à revenus modestes pour se loger, un problème majeur aux Etats-Unis.
Cela fait plus de quatre ans que Tom Williamson habite dans sa Dodge Magnum, un break de couleur grise chargé à ras bord. La vie de cet Américain de 51 ans a basculé en novembre 2021, alors qu’il était en arrêt maladie à la suite de problèmes cardiaques. Son propriétaire a mis un terme au bail de son appartement à Wenatchee, la petite ville de l’Etat de Washington où il résidait. Cet ancien ouvrier du bâtiment s’est retrouvé sans toit, sans possibilité de travailler : il a embarqué dans sa Dodge et mis le cap sur Los Angeles, où le climat californien est plus clément.
Depuis, il vit ainsi dans le quartier de Venice, changeant régulièrement de place de parking. Chaque mois, il touche 1 365 dollars (1 170 euros) d’aides de la sécurité sociale pour son invalidité – de quoi payer l’essence, sa nourriture et celle de ses animaux. Mais, dans une agglomération où un studio coûte au minimum 1 500 dollars, c’est largement insuffisant pour se loger – la Californie est l’un des Etats les plus chers des Etats-Unis.
« J’ai postulé à plusieurs programmes pour un logement aidé, mais les hommes célibataires sont les moins prioritaires. Mon seul espoir, c’est de quitter la Californie. J’attends d’avoir économisé 5 000 dollars, et je partirai », explique-t-il.
Venice est loin d’être le seul point de concentration de ces habitants précaires. Au total, dans le comté de Los Angeles, entre 15 000 et 20 000 personnes vivent dans des voitures, des vans ou des camping-cars, stationnés sous des bretelles d’autoroute, dans des parkings ou le long de rues, dans les quartiers aisés de la métropole comme dans ses zones industrielles les plus inhospitalières. Une situation qui n’a pas d’équivalent ailleurs aux Etats-Unis. Ces habitants constituent ainsi une part non négligeable de l’ensemble des personnes sans logement, dont le nombre a explosé en dix ans dans le comté, passant de 45 000 personnes en 2015 à 73 000 en jenvier 2026, selon le Los Angeles Homeless Services Authority (Lahsa).
Ce peuple des voitures incarne de la manière la plus aiguë certains maux des Etats-Unis : l’inflation galopante, une grave crise du logement, le pouvoir d’achat qui s’érode. Ces sujets seront au cœur des élections de mi-mandat, le 3 novembre. A Los Angeles, le thème des sans-abri et du logement abordable s’est déjà imposé dans la campagne de l’élection municipale, prévue pour le même jour.
Manque de construction de logements
A côté de sa voiture, sur un trottoir en bordure d’un parc municipal, Tom Williamson a sorti une table, une chaise, un réchaud, ce 14 août. Un coin tranquille en apparence pour une vie qui n’a rien d’apaisé. « On est embêté par la police, par des jeunes qui traînent dans la rue, par des voisins. Personne ne veut nous voir ici », raconte-t-il. Si Venice fut jadis un foyer emblématique de la contre-culture californienne, berceau du skate, du surf et de la musculation en plein air, ce quartier de Los Angeles est désormais largement gentrifié. Ici, les nouvelles maisons coûtent plusieurs millions de dollars, les boutiques vendent des leggings de yoga haut de gamme et des produits de beauté de luxe.
Malgré tout, de manière saisissante pour les visiteurs, les camping-cars des années 1980, les vans en bout de course ou les vieux bus scolaires se comptent par centaines, détonnant dans ce décor balnéaire et touristique. Ils abritent une population disparate de personnes sans logement, des hommes en grande majorité, 48 ans d’âge moyen, décrit le doctorant Sam Lutzker, qui a mené une étude parue en 2025 sur ces résidents. Les deux tiers s’identifient comme des Blancs. Environ un tiers ont un travail, le plus souvent informel ou à temps partiel, explique-t-il.
Sur un parking de Venice, Peggy Lee Kennedy, comptable à la retraite et militante associative, distribue des tracts aux habitants des vans et des camping-cars. Son association, Venice Justice Committee, organise une consultation avec un avocat pour les aider à connaître leurs droits. Le quotidien de ces résidents précaires est hanté par la crainte de voir leur foyer embarqué – aucun véhicule n’a le droit de rester plus de trois jours à la même place et, après plusieurs amendes, une voiture peut être déposée à la fourrière.
Peggy Lee Kennedy n’est pas toujours bien vue dans le quartier : à Venice, la présence de ces vans et de ces camping-cars est un sujet explosif, leurs occupants étant accusés de créer un climat d’insécurité, d’insalubrité, d’occuper illégalement l’espace public… et de perturber la vie du quartier, la consommation de drogue et les problèmes de santé mentale étant souvent associés à ce mode de vie en marge de la société.
La croissance du nombre de ces véhicules, ces dernières années, semble avant tout le symptôme d’un système social avec peu de filets de sécurité – une assurance chômage quasi inexistante, très peu de logements sociaux, un système de retraite très individualisé –, combiné à une intense crise du logement en Californie. Dans cet Etat, le plus riche des Etats-Unis, et même la quatrième économie mondiale s’il était un pays indépendant, les prix de l’immobilier ont flambé.
Des quartiers autrefois populaires se sont embourgeoisés, et le logement ampute une part croissante du budget des familles. A Los Angeles, un tiers des foyers consacre plus de la moitié de ses revenus à son loyer, selon une étude de l’université Harvard (Massachusetts) de 2026. « Avec un tel déséquilibre, toute grosse dépense non anticipée, par exemple un accident de voiture ou un gros problème de santé, peut placer une personne à bas revenus dans une situation où elle ne peut plus payer son loyer », décrit Kathryn Leifheit, maîtresse de conférences à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA).
L’augmentation des prix de l’immobilier – le loyer moyen a bondi de 50 % en dix ans – est d’ailleurs l’un des facteurs principaux qui expliquent la décroissance du nombre d’habitants à Los Angeles, amorcée depuis cinq ans, au profit d’autres régions moins onéreuses. Pour expliquer cette crise du logement, les experts mettent tous en avant la même cause : le manque de construction de logements en Californie, un Etat qui a gagné 5,5 millions d’habitants depuis le début des années 2000. En outre, les coûts de construction, en particulier depuis le début de la guerre en Ukraine, en 2022, ont atteint des sommets et les feux qui ont ravagé certains quartiers de Los Angeles au début de 2025 ont accentué la pression sur le marché immobilier. « Il existe un lien direct entre les catastrophes naturelles liées au changement climatique et la hausse du nombre de sans-abri », précise Kathryn Leifheit, qui a mené une étude nationale sur ce sujet, publiée en avril.
Plus structurellement, le marché tend à favoriser les maisons individuelles et les complexes d’appartements de luxe, bien plus rentables pour les promoteurs, mais moins aptes à fournir des solutions à grande échelle, et non adpatés aux budgets modestes. « Les autorités locales sont très réticentes à accorder des permis de construire pour des immeubles. Davantage de densité, c’est plus de dépenses, notamment pour les écoles, et c’est moins de recettes fiscales que des grosses maisons. Aussi, les habitants s’y opposent, ils craignent les problèmes d’embouteillages, d’insécurité, dans un contexte urbain très majoritairement pavillonnaire », décrit Paavo Monkkonen, professeur d’urbanisme à l’UCLA.
Contexte de forte inflation
Ces sujets sont devenus un thème majeur de la campagne des élections municipales à Los Angeles. La maire sortante, la démocrate Karen Bass, est accusée par son ex-alliée et unique adversaire, Nithya Raman, représentante de la nouvelle gauche socialiste, de ne pas avoir assez construit de logements à prix abordables et de ne pas trouver de solutions pérennes pour les personnes qui vivent dans la rue.
Karen Bass s’est pourtant engagée sur ce sujet, à travers un programme de 300 millions de dollars, Inside Safe, dont l’une des mesures centrales est la transformation de vieux motels en hébergements. Mais les résultats ne font pas l’unanimité – la part des bénéficiaires retournés à la rue au bout de trois ans atteint 40 %. Alors qu’en 2024 et en 2025, le nombre de sans-abri avait entamé une légère diminution à Los Angeles, il est reparti à la hausse en 2026, dans un contexte de forte inflation. Le nombre de personnes qui vivent dans la rue, dans une tente ou un véhicule, a bondi de 7,9 % en un an, d’après les chiffres diffusés par le Lahsa fin juillet.
Pour autant, à Venice, tous les habitants des véhicules ne vivent pas dans la même précarité. Andrzej Liguz travaille comme photographe en free-lance dans son camping-car, il possède des toilettes et une douche, et voit aussi dans ce type d’habitat un gage de liberté. Mais la vie est plus éprouvante pour Pat Rafael, qui dort dans un van depuis onze ans. Il vend des petits objets créés à l’aide d’une imprimante 3D, le long de la promenade au bord de la mer, au milieu des marchands de glaces et de souvenirs, et dit gagner environ 600 dollars par mois. Lui connaît les meilleures places du quartier et nettoie sa vaisselle dans les toilettes de la bibliothèque municipale.
Près du Penmar Park, la doyenne du parking s’appelle Jeeny, elle a 91 ans. La nonagénaire, qui n’a pas donné son nom, quitte sa couchette et se hisse à la place du conducteur. « Je n’ai rien d’intéressant à raconter », soupire-t-elle. Son van Ford, aménagé avec un lit et des rideaux aux fenêtres, est en bon état. C’est un voisin du quartier qui lui en a fait cadeau il y a quelques mois. Elle dit qu’il est « beaucoup mieux » que celui dans lequel elle vivait avant.
Pour Kim Kilpatrick, 46 ans, qui a toujours vécu à Venice, c’est la mort de sa mère, il y a six mois, qui a été le point de rupture. Il habitait avec elle dans un appartement dont elle était la locataire en titre. Sans revenus fixes, il n’a pas pu reprendre le bail. Garé sur la place d’à côté, Rick Campbell, 43 ans, explique que c’est son passage dans l’armée – un an en Irak, notamment – qui l’a rendu inapte à la vie civile : « Je pourrais dormir dans un foyer pour sans-abri, mais je veux garder mes chiens, qui m’aident pour mon trouble du stress post-traumatique. J’ai candidaté à des programmes de logement avec d’autres vétérans. J’attends, je suis sur la liste. »
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Andrzej Liguz devant le camping-car qui lui sert de domicile, dans le quartier de Venice, à Los Angeles, le 14 août 2026.
Pat Rafael devant le van qui lui sert de domicile, dans le quartier de Venice, à Los Angeles, le 14 août 2026.
Kim Kilpatrick dans le van qui lui sert de domicile, dans le quartier de Venice, à Los Angeles, le 14 août 2026.
Rick Campbell, un vétéran de l’armée américaine, à l’extérieur de la voiture qui lui sert de domicile, dans le quartier de Venice, à Los Angeles, le 14 août 2026.
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