Eurosatory 2026 ouvre à Paris sur fond de crise : la France interdit aux industriels israéliens leurs systèmes offensifs. Tel Aviv dénonce un calcul commercial. Derrière le clash, une rivalité à 19 milliards.

Le salon mondial de l’armement terrestre ouvre ses portes ce lundi à Villepinte sur fond de rupture ouverte entre Paris et Tel Aviv. Pour la troisième fois en deux ans lors d’un grand salon d’armement, des industriels israéliens se voient interdire d’exposer une partie de leurs matériels. Derrière la querelle diplomatique, la guerre commerciale fait rage : Israël est devenu le septième exportateur mondial d’armes, et l’Europe est son premier marché

Le 2 juin 2026, le ministère israélien de la Défense a publié un communiqué qualifiant la décision française de « honteuse ». Dans le même texte, Israël annonce qu’il se trouve dans l’incapacité d’installer un pavillon national à Villepinte et accuse Paris d’agir par « calcul politique et commercial », dans ce qu’il appelle un schéma « profondément préoccupant » dans la conduite française de ces dernières années.

Tel Aviv dénonce une mesure appliquée « de manière sélective et discriminatoire par rapport aux autres nations participantes ». Un responsable du ministère israélien de la Défense a déclaré : « Ce climat d’hostilité vise à nuire à Israël, qui fait de l’ombre aux entreprises françaises à l’exportation, alors que nos ventes d’armes ont réalisé une percée en Europe et en Asie. »

Eurosatory ouvre ce lundi avec 2 032 exposants répartis dans 42 pavillons nationaux, 334 délégations officielles venues de 93 pays et 43 000 visiteurs professionnels accrédités depuis 155 pays. Les budgets de défense ont augmenté dans 68 des 93 pays représentés entre 2022 et 2025, selon l’Institut international d’études stratégiques de Londres.

Le ministère des Armées a posé le cadre : les entreprises israéliennes peuvent exposer des matériels relevant de la « défense aérienne et de la défense antimissile », autrement dit des systèmes conçus pour intercepter des projectiles ou protéger un territoire. Tout le reste est exclu. Charles Beaudouin, président de COGES Events, la société qui organise Eurosatory depuis plusieurs décennies, a été explicite : « Il n’y a pas d’ambiguïté possible : si un exposant est aussi fabricant de roquettes, il ne pourra pas les montrer. »

Rafael, Elbit Systems et IAI, les trois principaux groupes israéliens de défense, ont tous confirmé leur participation dans ce périmètre contraint. Rafael présente le Dôme de Fer, système de protection contre les roquettes courte portée, ainsi que l’Iron Beam, un laser militaire conçu pour détruire des drones, et ses systèmes antimissile. IAI expose Arrow et Barak, deux systèmes d’interception de missiles balistiques. Les missiles sol-sol Spike, les roquettes et les munitions téléopérées, des armes conçues pour frapper des cibles au sol, sont en revanche explicitement bannis. Une trentaine d’entreprises israéliennes sont attendues dans les allées.

La ministre des Armées, Catherine Vautrin, a présenté cette décision comme une simple continuité. « C’est exactement le même cas de figure que l’année dernière au Bourget », a-t-elle déclaré. « Nous reconnaissons totalement le droit d’Israël de protéger le ciel et de garantir sa sécurité. À ce titre, nous avons accepté tout ce qui en relevait. »

Trois salons, une même méthode

En juin 2024, le gouvernement a frappé 74 entreprises israéliennes d’une interdiction d’exposer des armes offensives à Eurosatory. Le tribunal de commerce de Paris a annulé la décision, la jugeant discriminatoire envers des entreprises en raison de leur nationalité, à la demande de la Chambre de Commerce FranceIsraël. Les groupes israéliens n’avaient pas eu le temps de s’organiser pour en tirer profit.

Octobre 2024 : le salon Euronaval reproduit le même schéma. Le tribunal de commerce suspend à nouveau l’exclusion des entreprises israéliennes, au même motif.

Au Bourget, en juin 2025, le gouvernement abandonne les interdictions globales pour une méthode plus difficile à contester : le bâchage physique. Dans la nuit du dimanche au lundi, à la veille de l’ouverture, des panneaux de contreplaqué recouverts de tissu noir sont vissés sur les stands de Rafael, Elbit Systems, IAI, UVision et Aeronautics. Quatre autres stands israéliens, jugés défensifs, restent accessibles. Rafael et Elbit envisagent des recours.

Le dispositif de 2026 va plus loin dans cette logique. Interdire des entreprises en raison de leur nationalité, les tribunaux l’ont jugé discriminatoire à deux reprises. Viser la nature des produits exposés, offensifs ou défensifs, plutôt que l’identité de leurs fabricants, c’est un terrain juridique que les juges n’ont pas encore invalidé. C’est précisément ce que fait le ministère des Armées cette année.

Tirs sur des casques bleus, consulat menacé

Le 22 septembre 2025, la France a reconnu officiellement l’État de Palestine à l’Assemblée générale des Nations unies, aux côtés du Royaume-Uni, de la Belgique et de sept autres pays. La ministre israélienne des Affaires étrangères, Sharren Haskel, a évoqué publiquement la possibilité de fermer le consulat français à Jérusalem.

Le 28 mars 2026, dans le secteur de Naqoura, au sud du Liban, un convoi logistique du contingent français de la FINUL, la force de maintien de la paix des Nations unies déployée au Liban depuis 1978, a essuyé six tirs de sommation de soldats israéliens. Un véhicule a été touché par des impacts d’armes légères. Dans les heures suivantes, un char Merkava a ouvert le feu avec son canon principal : l’obus a explosé à quinze mètres d’un véhicule de la force de réaction rapide franco-finlandaise. Ce même week-end, le général Paul Sanzey, chef d’état-major de la FINUL, a été mis en joue. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a qualifié ces incidents d’« intimidations inacceptables et injustifiables » et convoqué l’ambassadeur israélien à Paris.

Le 31 mars, le directeur général du ministère israélien de la Défense, le général de division Amir Baram, a annoncé vouloir « ramener à zéro » les importations militaires israéliennes en provenance de France. Les commandes israéliennes auprès de l’industrie française s’élevaient à 27,1 millions d’euros en 2024, soit 0,13 % du total des exportations françaises. Israël s’approvisionne aux deux tiers aux États-Unis. La portée de la mesure est essentiellement symbolique.

Le rival que Paris ne veut pas voir à Villepinte

Le 1er juin 2026, le ministère israélien de la Défense a publié ses chiffres d’exportations annuelles : 19,2 milliards de dollars en 2025, en hausse de 30 % sur un an, record historique pour la cinquième année consécutive. La publication intervient deux semaines avant l’ouverture du salon.

Le Stockholm International Peace Research Institute, observatoire suédois indépendant qui fait référence sur les questions d’armement mondial, a publié le 9 mars 2026 son classement annuel des exportateurs d’armes. Israël y figure au septième rang mondial, avec 4,4 % de parts de marché sur la période 2021-2025, devant le Royaume-Uni à 3,4 % pour la première fois de son histoire. La France occupe le deuxième rang mondial, à 9,8 %.

Ce qui rend ces chiffres particulièrement sensibles pour Paris, c’est leur dimension européenne. L’Europe absorbe désormais 36 % des exportations militaires israéliennes, soit environ 6,9 milliards de dollars en 2025, devant l’Asie-Pacifique à 32 % et le Moyen-Orient à 15 %. Israël vend donc désormais plus d’armes aux Européens qu’aux pays de sa propre région. Les systèmes de défense aérienne et antimissile représentent 29 % des contrats israéliens signés cette année-là, Iron Dome, Arrow, Barak, précisément les matériels qu’Eurosatory 2026 autorise à exposer, et qui concurrencent directement MBDA et Thales sur les marchés où la France cherche à placer ses propres systèmes.

La faille que personne n’a comblée

Elbit Systems, IAI et plusieurs autres groupes israéliens ont créé des filiales en Europe, aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Ces sociétés, juridiquement enregistrées hors d’Israël, n’entrent pas formellement dans le champ de la restriction décidée par le ministère des Armées. Elles pourraient donc présenter à Villepinte, sous un pavillon étranger, des matériels conçus et fabriqués par leurs maisons mères israéliennes, contournant ainsi l’interdiction sans la violer en droit.

Le tribunal de commerce de Paris avait examiné ce point en 2024 : étendre la restriction aux filiales revenait à pénaliser des sociétés légalement distinctes pour l’origine de leur actionnaire, ce que les juges avaient jugé discriminatoire. La Cour d’appel, saisie par des ONG qui voulaient au contraire élargir l’interdiction à ces filiales, avait rejeté leur démarche : selon elle, une telle décision relève du pouvoir exécutif, pas des tribunaux.

La question est posée ce lundi dans les allées de Villepinte : les organisateurs vérifient-ils, stand par stand, que les équipements présentés sont bien défensifs et non offensifs, quelle que soit la nationalité affichée de l’exposant ? Ni le ministère des Armées ni COGES Events n’ont apporté de réponse publique à ce jour.



L’Essentiel de l’Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Partager :