En Ukraine et Israël, des soldats amputés réapprennent à vivre grâce à des prothèses bioniques

À Kiev, un centre de rééducation accueille des anciens militaires privés d’un ou plusieurs membres, venus tester des implants bioniques. En Israël de nombreux centres existent. Les Ukrainiens ont beaucoup appris des israéliens.

Reliées au corps par une tige en titane et des capteurs musculaires, ces prothèses «intelligentes» visent à réparer l’irréparable pour des dizaines de soldats durement meurtris par la guerre.

LE PLUS. À Kiev (Ukraine).

Au beau milieu du centre de rééducation Tytanovi («titans» en français), un t-shirt attire tout de suite l’attention. On peut y lire, dans la langue de Molière: «2e régiment étranger de parachutistes». Ancien militaire de la Légion étrangère, Lucas a rejoint les rangs de l’armée ukrainienne en 2024 après plusieurs opérations au Sahel (au Mali, au Tchad et en République centrafricaine).

Le jeune homme de 27 ans, qui arbore un tatouage «Omega» typique des forces spéciales sur le cou, a souhaité s’engager «par conviction» et pour apporter aux Ukrainiens son expérience au combat. «J’ai vu ce que [le Groupe] Wagner était capable de faire en Afrique, ça m’a poussé à rejoindre ce conflit. J’ai été blessé à Zaporijia [dans le sud-est de l’Ukraine, ndlr], durant un assaut en janvier 2026. J’ai de la chance d’être soigné ici», assure l’ancien soldat français, qui a dû être amputé d’une jambe après un accident sur la ligne de front.

Des prothèses bioniques ont été posées pour la première fois sur des vétérans ukrainiens en mai 2023. Ici dans le centre de rééducation Tytanovi, à Kiev, le 23 avril 2026. | Pierre Terraz

Des prothèses bioniques ont été posées pour la première fois sur des vétérans ukrainiens en mai 2023. Ici dans le centre de rééducation Tytanovi, à Kiev, le 23 avril 2026. | Pierre Terraz

La spécificité de ce centre unique au monde, ouvert à Kiev à la fin de l’année 2024, est d’accueillir 150 anciens soldats privés d’un ou plusieurs membres à cause de la guerre. Quarante d’entre eux y sont logés à l’année, les autres viennent en ambulatoire. Pour ces hommes, dont la moyenne d’âge avoisine les 35 ans, il est proposé d’expérimenter des implants dits «intelligents», afin de pouvoir marcher à nouveau sur deux jambes ou de se servir de leurs doigts comme avant.

Dans une pièce isolée, un faisceau laser de couleur rouge sang vient chatouiller la cicatrice de Denis, un patient de 36 ans, amputé d’une jambe et d’un bras après avoir reçu un éclat d’obus dans la région de Donetsk (est de l’Ukraine). Stoïque, cet ancien soldat porte des lunettes de protection opaques pour ne pas se faire brûler la rétine. Cette séance, dirigée par un thérapeute, sert à ramollir la peau durcie autour de la balafre qui orne son épaule droite.

«Nous devons attendre que la plaie soit bien cicatrisée avant de commencer les séances de laser. Le but de ce processus est d’améliorer la guérison et de rendre la peau plus molle pour qu’on puisse y planter un implant en titane jusqu’à l’os», spécifie Sven, le praticien en charge de la séance ce jour-là. Juste à côté, quatre colosses se font masser pour réactiver la circulation sanguine dans leurs membres fraîchement amputés.

Plus que des prothèses classiques, le centre Tytanovi propose de fixer dans le membre résiduel une tige sur laquelle le patient pourra visser un nouveau bras, une prothèse de jambe ou encore une nouvelle main réagissant directement aux contractions musculaires. Une fois fixés, des capteurs intégrés au titane agissent comme transmetteurs d’informations entre le corps et le nouveau membre bionique. Cela permet de lever le bras ou de bouger ses doigts artificiels.

«Si je voulais vivre, il fallait me couper la jambe et le bras»

«J’enfile ma jambe, je détache mon bras, je fais ce qui me chante», s’exclame Gleb Benia, en pleine démonstration. Le jeune homme a bénéficié de cette opération d’un nouveau genre en 2025, en sachant que la toute première prothèse bionique du pays a été posée sur un vétéran en mai 2023. Comme la plupart des estropiés du centre Tytanovi, Gleb s’est porté volontaire pour défendre son pays face aux troupes russes après l’invasion de février 2022.

Originaire de la ville de Kryvyï Rih (oblast de Dnipropetrovsk, centre du pays), la même que le président ukrainien Volodymyr Zelensky, il a effectué une formation militaire de trois semaines au Royaume-Uni avant d’être déployé dans les tranchées impitoyables du Donbass. Une nuit de décembre 2023, un drone russe le surprend en mission avec trois de ses camarades. Tous meurent sur le coup de la frappe, sauf Gleb, qui réussit à se poser lui-même des garrots sur sa jambe gauche et son bras droit, seul. Pour ce fan invétéré de la trilogie Star Wars, sa prouesse de survie n’a rien à envier à Luke Skywalker ou Obi-Wan Kenobi. Son bras valide est quant à lui entièrement tatoué, en référence à la fameuse saga cinématographique créée par George Lucas.

«Une fois l’hémorragie stoppée, j’ai réussi à envoyer ma localisation à l’équipe médicale. Après m’avoir récupéré, le médecin du point de stabilisation m’a dit que si je voulais vivre, il fallait me couper la jambe et le bras», se souvient Gleb Benia. Après l’amputation, il se réveille à l’hôpital de Dnipro, avant d’être transféré dans la clinique spécialisée en traumatologie Superhumans, située à Lviv, dans l’ouest du pays (près de la Pologne).

Entre ces murs, il se sent oppressé et ne trouve pas chaussure à son pied. «Les prothèses classiques étaient inconfortables, celles en plastique dur notamment, grimace-t-il. Elles tombaient, je transpirais dedans et je ne pouvais pas marcher bien longtemps!» Pendant plusieurs semaines d’errance médicale, la dépression le guette, jusqu’au jour où un médecin lui parle d’une «nouvelle technologie». Ni une ni deux, il appelle le directeur du centre Tytanovi, Vyacheslav Zaporozhets, qui le reçoit la semaine suivante. Au total, Gleb a déjà subi quatre opérations pour bénéficier de prothèses «intelligentes».

Partager :