« Réunifier » la Chine, pacifiquement ou par la force
Fin novembre, le chef d’Etat chinois a redit, lors d’un appel avec Donald Trump, que la réunification avec Taïwan était un enjeu international majeur, selon un média d’Etat. L’île est « considérée par Pékin comme une part inaliénable de son territoire depuis 1949 », et la victoire des communistes qui a mis fin à 25 ans de guerre civile, rappelle Marc Julienne, directeur du centre Asie à l’Ifri. A cette époque, les nationalistes défaits se sont réfugiés à Taïwan, avec 2 millions d’habitants venus du continent.Ces dernières années, la Chine – qui ne reconnaît pas le régime de Taipei – n’a cessé d’accroître la pression militaire sur l’île de 23 millions d’habitants, située à quelque 200 km de ses côtes. Les exercices navals et aériens autour du territoire se sont multipliés, passant « d’un avion par semaine » à « des patrouilles quasi quotidiennes, avec jusqu’à une cinquantaine d’avions repérés en 24 heures« , illustre Marc Julienne. En novembre, Reuters(Nouvelle fenêtre) révélait aussi que l’APL avait mené des exercices de débarquement impliquant des bateaux civils, « peu chers, nombreux et déjà largement utilisés dans la marine marchande en Chine ». Autant de manœuvres qui permettent au régime de Xi de montrer que ses forces sont « capables d’encercler Taïwan ou de créer une zone d’exclusion aérienne », souligne Marc Julienne. S’agit-il de préparatifs en vue d’une offensive, ou d’une intimidation pour dissuader Taipei de déclarer l’indépendance ? « Les deux ne sont pas mutuellement exclusifs », répond le chercheur. « La Chine veut casser toute volonté taïwanaise de lui résister, affaiblir le soutien des Etats-Unis et du Japon à Taipei, en montrant qu’elle a la capacité de vaincre, insiste-t-il. Mais tous ces exercices permettent aussi de former et d’entraîner la marine et l’aviation à toutes les situations possibles, de monter en compétences. »« Depuis, l’objectif [de Pékin] est d’achever l’unification de la Chine. Après la prise de contrôle du Tibet et la rétrocession de Hong Kong par le Royaume-Uni, Taïwan est la dernière pièce manquante. »
Marc Julienne, chercheur à l’Ifrià franceinfo
Taïwan prépare sa résistance
Consciente de ces risques, la Chine a « toute une panoplie d’autres scénarios pour parvenir à exercer un contrôle effectif sur Taïwan », assure Alexandre Gandil. Le régime chinois déploie déjà une « politique de front uni », visant à « identifier des personnes non hostiles à son discours, favorables à la réunification, et qui peuvent lui servir de relais à Taïwan », poursuit-il. Un véritable réseau d’influence chargé de saper toute envie d’indépendance sur l’île. Autre option potentielle pour contraindre Taïwan à revenir dans son giron : la mise en œuvre d’un blocus ou d’une quarantaine, par exemple « en organisant des exercices militaires prolongés qui en bloqueraient les accès maritimes et aériens », détaille Alexandre Gandil. Coupée du monde, déstabilisée, Taïwan se retrouverait alors obligée d’ouvrir des négociations avec son puissant voisin.La menace d’une opération militaire est donc jugée crédible par le Parti démocrate progressiste (DPP) taïwanais, au pouvoir depuis 2016. Ces dernières années, l’exécutif a déjà allongé le service militaire obligatoire de quatre à douze mois, augmenté ses dépenses de défense et développé l’industrie des drones. La nouvelle hausse annoncée par Lai Ching-te doit aussi servir à accélérer le déploiement du « T-Dome », un bouclier antimissiles. « La stratégie taïwanaise s’articule autour de l’idée du conflit asymétrique », face aux moyens humains et militaires supérieurs des forces armées chinoises, explique Alexandre Gandil. « L’objectif est de dissuader la Chine de procéder à une invasion, mais aussi d’avoir les capacités d’y résister. »« Les lignes rouges de la Chine pour s’arroger un recours à la force sont assez vagues. Le Parti communiste chinois peut par exemple estimer que les possibilités pour une réunification pacifique sont épuisées, sans en préciser les critères. »
Alexandre Gandil, chercheur à l’université Bordeaux Montaigneà franceinfo
« Xi pourrait être mécontent et nous attaquer »
Pour le principal parti d’opposition taïwanais, le Kuomintang (KMT), le risque est justement que la Chine prenne ces préparatifs pour une provocation. « De leur point de vue, cette réponse sur le plan militaire alimente les tensions dans le détroit. Le KMT accuse le gouvernement de faire courir Taïwan à sa perte, en rendant la perspective d’une invasion plus concrète », décrypte Alexandre Gandil. Des divergences d’opinion qui traversent aussi la population taïwanaise. Le président Lai « est fou dans sa façon de parler à la Chine », critique ainsi une habitante, auprès de la BBC(Nouvelle fenêtre). « Xi Jinping pourrait un jour être très mécontent et nous attaquer », redoute-t-elle. Selon la radio britannique, plus de la moitié des Taïwanais soutiennent toutefois la hausse du budget de la défense. « Il y a dix ans », le risque d’invasion était « une préoccupation extrêmement lointaine » pour les habitants, constate Alexandre Gandil. « Si la pression mise par Pékin reste peu perceptible dans leur quotidien », la menace chinoise est de plus en plus présente dans les esprits, affirme le chercheur. « On a même vu un business se développer ces derniers mois, autour de la vente de sacs de survie en cas de blocus, détaille-t-il. On trouve aussi des formations pour savoir comment fuir Taïwan s’il y a une invasion, ou comment y résister. »A ce jour, Taipei comme Pékin se préparent donc à la possibilité d’une escalade militaire. Et leurs voisins aussi. Début novembre, la nouvelle Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, a déclaré qu’une attaque contre Taïwan pourrait justifier l’envoi de troupes pour défendre l’île, provoquant une crise diplomatique d’ampleur avec la Chine. « Nous devons envisager le pire », a jugé la dirigeante conservatrice.« Il est difficile de déterminer l’esprit de résistance et la détermination de la population en cas d’invasion. Mais l’exemple de l’Ukraine, où la forte mobilisation des habitants a permis d’empêcher l’armée russe d’arriver jusqu’à Kiev, a beaucoup inspiré les Taïwanais. »
Marc Julienne, chercheur à l’Ifrià franceinfo
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