Une politique de la contrainte
Longtemps, la Jordanie a pu se targuer d’être, avec l’Égypte, l’un des deux seuls pays de l’espace arabo-musulman à entretenir des relations diplomatiques avec Israël. Cette singularité lui a conféré un rôle-clé dans le dialogue entre les entités palestiniennes et les dirigeants israéliens. Le 26 octobre 1994, lorsqu’Amman et Tel-Aviv ont signé le traité de paix israélo-jordanien (nommé accords de Wadi Araba), le roi de Jordanie Hussein –avant que son fils Abdallah II ne lui succède à sa mort à partir de 1999– s’est heurté à une réalité implacable. Son pays ne dispose d’aucune ressource lui permettant de s’affirmer comme une puissance économique régionale. Pour survivre, la dynastie hachémite devait conclure cet accord, dans le prolongement du processus de paix amorcé en septembre 1993 entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et le gouvernement israélien de Yitzhak Rabin, lors des accords d’Oslo. L’État hébreu, grâce à ses infrastructures et ses ressources, est en mesure d’approvisionner son voisin en eau, une ressource dont la Jordanie manque cruellement. En effet, la demande y dépasse largement l’offre disponible. Chaque année, ce sont près de 50 millions de mètres cubes d’eau que Tel-Aviv transfère à son voisin. Au Moyen-Orient, les enjeux liés à l’eau sont capitaux. Et Israël détient une bonne partie des cartes.«La Jordanie constitue un isolat géopolitique, dépendant des aides extérieures. Cela relève presque d’une problématique existentielle.»
Sur le plan national, un reflet régional
Si la politique étrangère de la Jordanie est dictée par des impératifs géopolitiques, elle se heurte néanmoins à l’opposition grandissante d’une population de plus en plus consciente des contradictions entre les intérêts nationaux et la cause palestinienne. «Parler de stabilité pour la Jordanie, c’est sans doute excessif, appuie David Rigoulet-Roze. Il y a comme un effet d’optique: nous observons plutôt la stabilité apparente d’un État intrinsèquement fragile. C’est pour cette raison que le royaume hachémite pourrait à certains égards être considéré comme un survivant géopolitique au Moyen-Orient.» Selon l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa), près de 2,4 millions de Palestiniens vivent dans des camps de réfugiés à travers le pays. Or, cette pression démographique ne s’est pas accompagnée d’un essor économique. Le taux de chômage a atteint 21,4%, selon un rapport de la direction générale du Trésor française. De plus, sans discontinuer depuis maintenant plus d’une décennie, la Jordanie est sous programme d’aide du Fonds monétaire international (FMI), avec un nouvel accord de quatre ans entériné en janvier 2024, pour un montant de 1,2 milliard de dollars. Le pays d’Asie occidentale semble porter en son sein les stigmates des crises successives qui traversent le Moyen-Orient depuis les «printemps arabes», entravant la bonne santé économique du royaume. L’équilibre apparaît bien précaire.«La Jordanie est contrainte, comme prise en étau, sans réelle marge de manœuvre. L’analyse de la situation n’incite pas nécessairement à l’optimisme, compte tenu d’un contexte d’urgence.»
L’identité palestinienne, variable politique historique
La montée des manifestations organisées par le Front d’action islamique dénonçant les massacres dans la bande de Gaza met en exergue les frictions de la variable palestinienne au sein de la société jordanienne. Le royaume hachémite se trouve au cœur d’un dilemme politique. L’ambivalence du pouvoir vis-à-vis de la cause palestinienne suscite des tensions internes qui ne sont pas sans rappeler les événements de Septembre noir, en 1970, avec l’expulsion des organisations palestiniennes et le rasage d’une partie des camps abritant les rescapés des exodes palestiniens de la Nakba de 1948 et de la Naksa en 1967. Une coercition d’autant plus forte qu’Israël considère depuis longtemps la Jordanie comme le véritable État des Palestiniens, où près de 60% de la population est d’origine palestinienne. À commencer par la reine Rania al-Yassin, épouse d’Abdallah II, dont les déclarations –comme en octobre 2023, lorsqu’elle a dénoncé sur CNN un «deux poids, deux mesures» des pays occidentaux vis-à-vis du conflit Israël-Hamas– canalisent un peu la colère de l’opinion publique, malgré toute son impuissance.
Soyons clair, la Jordanie n’est pas une poudrière, mais son obsession pour son équilibre se heurte aux faits géopolitiques. L’image d’un îlot de stabilité semble aujourd’hui dépassée. «La Jordanie est contrainte, comme prise en étau, sans réelle marge de manœuvre. L’analyse de la situation n’incite pas nécessairement à l’optimisme, compte tenu d’un contexte d’urgence», souffle David Rigoulet-Roze. Obnubilé par sa quête de constance et de principes, le royaume pourrait ne pas sortir indemne de cette course à la cohérence.
Les personnes d’origine palestinienne sont aujourd’hui majoritaires dans la société en Jordanie. Cette réalité démographique exacerbe les tensions, notamment lorsqu’en avril puis en octobre 2024, Amman a participé deux fois à l’interception de drones et missiles balistiques iraniens destinés à l’État hébreu et ayant traversé l’espace aérien jordanien. L’événement a déclenché l’incompréhension, à laquelle s’ajoutent des manifestations d’ampleur réclamant l’annulation des accords de Wadi Araba.
Le pouvoir jordanien n’a répondu que par une répression accrue. En avril 2024, l’ONG Amnesty International faisait été d’au moins 1.500 personnes arrêtées depuis le 7 octobre 2023, au cours des rassemblements initiés par le Front d’action islamique. Soucieux de préserver son équilibre, la dynastie hachémite est rattrapée par son histoire intrinsèquement liée à la cause palestinienne, sans la possibilité de détourner le regard d’un fait social implacable.
Laisser un commentaire