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Ces dernières années, Jérusalem a réussi à se frayer une voie originale unique dans la politique internationale : elle n’affronte pas publiquement Moscou sur la question ukrainienne, et s’abstient de se joindre aux mesures punitives collectives occidentales contre la Russie (sanctions, isolement politique et déportation des espions). L’Occident montre également une compréhension relative du besoin d’Israël de parler au Kremlin, en particulier à la lumière des relations de voisinage entre Israël et la Russie à la suite de l’intervention militaire de Moscou dans la guerre civile de 2015 en Syrie.

Les relations israélo-russes sont à un niveau optimal et se sont considérablement développées au cours des 30 dernières années par rapport à l’ère soviétique. La Russie accorde à Israël la liberté d’action militaire contre l’Iran en Syrie et fait des gestes tels que le retour des dépouilles comme celle du soldat disparu de la bataille de sultan Yaakov, Zechariah Baumel ou des rechervhes sur celle du célèbre espion Elie Cohen. La Russie attend d’Israël qu’il l’aide à conclure des accords politiques sur le Moyen-Orient en coopération avec les États-Unis. Environ un million de russophones en Israël constituent un pont culturel entre les pays.

Il existe des relations commerciales florissantes qui valent entre 2 et 3 milliards de dollars par an. La Russie considère également Israël comme un honnête défenseur du rôle de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. À cet égard, qui est d’une importance cruciale pour le Kremlin, Israël est perçu en Russie comme son partenaire à l’échelle mondiale. D’autre part, il existe de nombreux conflits d’intérêts, que les deux parties tentent de délimiter.

Si la crise russo-occidentalo-ukrainienne s’aggrave, cela forcera Israël à reconsidérer sa politique actuelle. L’administration Biden peut exiger d’elle, plus rigoureusement que par le passé, de choisir un camp, de rejoindre publiquement le camp occidental en condamnant la Russie et de rompre les liens avec elle. Le refus d’Israël de le faire s’ajoutera à une série de désaccords avec Washington sur la question nucléaire iranienne, la question palestinienne, les cyber-exportations offensives et plus encore.

Dans le même temps, Israël est tenu d’examiner en permanence la pertinence de sa politique, alors que la rivalité entre les puissances s’intensifie. Alors que les Etats-Unis se concentrent sur un affrontement d’envergure historique avec la Chine, ils se sont retirés du Moyen-Orient, et souffrent d’une image de relative faiblesse auprès des acteurs de la région après la conclusion en forme de fiasco de l’évacuation d’Afghanistan, en abandonnant des tonnes d’armement sophistiqué sur-place – la Russie et la Chine notamment y intensifient leur rôle. Ils ne cherchent pas à remplacer les États-Unis, mais gagnent en influence et en impact d’une manière qui affecte des problèmes importants pour Israël.

Ainsi, ces derniers temps, le rôle de Moscou dans le dialogue entre les puissances et l’Occident concernant l’accord nucléaire avec l’Iran s’est accru. En outre, la Russie a une influence sur la liberté d’action d’Israël dans la « Guerre entre les Guerres » (MaBam) dans l’arène du Nord, ou dans la guerre si les conflits entre Israël et le Hezbollah devaient se développer.

La Russie ne devrait pas se retirer de la frontière nord d’Israël dans un avenir prévisible, et les dirigeants à Jérusalem doivent prêter une attention particulière à la question de savoir comment adapter leurs politiques aux scénarios d’escalade de la rivalité entre les puissances.

Il est possible qu’un nouveau et inconfortable statu quo s’établisse bientôt pour nous dans les relations entre les pouvoirs. Il est probable qu’Israël cherchera à nouveau à adopter une position vague entre la Russie et l’Occident, mais il vaut mieux planifier à l’avance les composantes de sa politique et l’équilibre entre elles, de peur qu’il ne devienne évident que l’omission des deux clauses n’érode la confiance entre Israël et ses alliés.

Israël ne doit pas attendre qu’une crise éclate, mais profiter du futur proche pour évaluer la situation sur ses relations avec la Russie. C’est une étape sur la voie de la formulation d’une stratégie nationale pour se conduire à l’ère de la concurrence féroce entre les puissances, ce qui s’impose même si la Russie n’envahit pas l’Ukraine dans un avenir proche. Une telle stratégie devrait équilibrer l’adhésion à l’alliance historique avec les États-Unis et la nécessité pour Jérusalem de conserver également la liberté de manœuvre vis-à-vis des autres puissances.

Israël est tenu de s’efforcer de mettre en place des mécanismes de consultation étroite avec les alliés occidentaux, de se positionner comme un pont possible entre eux et la Russie, de décider comment se comporter publiquement (par opposition au niveau secret et diplomatique), de choisir les domaines dans lesquels développer la coopération avec la Russie et où se retenir de s’engager. L’absence de formulation d’une telle stratégie pourrait placer Israël sous un feu croisé entre les puissances, le plaçant dans une chaîne à devoir lutter contre les divers foyers d’incendie, d’une manière qui minimiserait sa capacité de manœuvres stratégiques et affecterait négativement les questions fondamentales de sa sécurité nationale, en particulier en ce qui concerne les différends politiques avec l’Iran.

Auteur. Daniel Rakov.

L’auteur, Lieutenant Colonel (res.) de l’AMAN, services de renseignements de Tsahal, est expert des affaires russes à l’Institut de Jérusalem pour la stratégie et la sécurité (JISS).

La série de publications “Position Papers” au nom de l’Institut est publiée grâce à la générosité de la famille Greg Rosshendler.

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