« Cyberhaine ». En France, la haine d’Israël, un axiome puissant.

Par |2021-01-01T13:59:34+01:00janvier 1st, 2021|Catégories : EDITORIAL|
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Un article de marianne.net (Copyrights). Marc Knobel, historien, ancien membre du conseil scientifique de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’Antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) et auteur de « Cyberhaine ».

Propagande, antisémitisme sur Internet » (Hermann, 2021), revient sur la haine d’Israël, dont témoignent les attaques contre Miss Provence.

Ainsi donc, il aura fallu qu’une candidate de Miss France évoque la diversité et mentionne ses différentes origines, serbo-croate pour sa mère et italo-israélienne pour son père, pour que sur Twitter des internautes se déchaînent. Tous les registres malfaisants, des préjugés et stéréotypes, railleries, moqueries, injures, menaces ont été colportés en quelques minutes seulement, y compris ceux faisant clairement référence à Adolf Hitler.

Mais, n’est-ce pas parce qu’une candidate à la beauté fatale concourait à Miss France sur TF1, que l’émotion a été aussi vive ? Alors que, parallèlement et dans une indifférence souvent générale et tous les jours, les pires injures, les pires mots/maux antisémites sont publiées dans les réseaux sociaux ? De quoi faut-il s’étonner au fond ? D’une récurrence dans la durée, sous toutes ses formes, d’une violence inouïe et caractérisée ?

Les tweets, messages, posts publiés empruntent toutes les formes possibles, toutes les expressions possibles et colportent les pires horreurs. Nous sommes devant une évidence que nous ne cessons de dénoncer depuis des années. Nous sommes là devant un état de fait hallucinant, car les réseaux sociaux s’érigent souvent en tribunaux populaires.

Dans les réseaux sociaux, l’anonymisation et la pseudonymisation favorisent, encouragent ceux et celles qui veulent se lâcher littéralement et font de Twitter, par exemple, un ring de boxe. Le mimétisme étant, les messages vulgaires se multiplient, la concurrence est vive entre ceux et celles qui utilisent le plus, l’injure, la grossièreté. Mais, tout cela ne peut prospérer que parce que, la modération y est quasiment inexistante. Les plateformes ne veulent pas forcément modifier leurs dispositifs. Combien d’argent devront-elles dépenser pour modérer plus efficacement ? Alors que, justement, le profit est leur seul moteur ? Mais, il est un autre sujet qui fâche certes : Israël.

« Sur le Net, l’antisionisme se conjugue avec des textes engagés, des tweets enflammés, des caricatures antisémites, des vidéos djihadistes, des slogans grossiers »

La simple évocation du nom de ce pays, du fait que l’on pourrait être d’origine et/ou de nationalité israélienne, d’avoir de la famille en Israël et/ou autre, provoquent des poussées de fièvre et une hystérisation incroyable. Il faut le reconnaître, sur Internet, Israël déchaîne véritablement les passions. Certains internautes, dans les réseaux sociaux, la fachosphère, dans quelques mouvances de l’ultra gauche ou certains sites musulmans, se lâchent. Lorsque des articles sont publiés sur Israël, dans les réseaux sociaux ou sur les sites de quotidiens, les messages haineux s’accumulent. Ils ont été postés par des lecteurs qui commentent l’actualité. La communication y est brève, nerveuse. Les termes utilisés sont simples, avec des smileys. Souvent, les internautes ne prennent pas le temps de lire un article dans sa totalité.

Chacun veut dire quelque chose et tient à exprimer un contentement ou un mécontentement. Et le ton risque très vite de monter. Pas de place pour la sérénité ici, d’un côté comme de l’autre d’ailleurs. L’invective n’est pas loin. Et, comme la modération n’est pas suffisante, les journaux sont obligés de fermer les commentaires. C’est ainsi que, sur le Net, l’antisionisme se conjugue avec des textes engagés, des tweets enflammés, des caricatures antisémites, des vidéos djihadistes, des slogans grossiers. Il ne s’agit pas de critiquer une politique, ce qui fait assurément partie du débat démocratique, bien évidemment, mais d’appeler purement et simplement à la disparition d’Israël.

Suridentification à la cause palestinienne

Nous savons que sur le Net, la haine d’Israël s’exprime de différentes manières. Mais, plusieurs mouvances font de la haine d’Israël, un axiome puissant. À l’ultra-gauche, dans les réseaux sociaux, la question palestinienne est vécue par différentes mouvances, sympathisants et militants, comme un prolongement de la question coloniale. Les Palestiniens sont perçus comme des parias, abandonnés même par leurs frères arabes. Cette représentation va beaucoup plus loin avec comme un transfert, celui de la transposition de la figure de l’immigré abandonné de tous. Dans les forums, les Palestiniens ne sont plus seulement des résistants, ce sont des révolutionnaires et la cause palestinienne est si symbolique qu’elle s’apparente à la cause prolétarienne.

Mais, la haine d’Israël s’exprime aussi autour de la mouvance Dieudonné – Soral et sur des sites d’extrême droite. Dieudonné reprend quelques-uns des fantasmes prisés par une gauche tiers-mondiste et les indigénistes : l’idée d’une injustice dans le traitement des racismes, d’une exagération de l’antisémitisme, d’une exploitation de la Shoah par Israël. Derrière le sionisme, en son esprit, se trouve forcément le Juif et toutes ses représentations fantasmées. De nombreux sites musulmans, blogs, commentaires s’identifient à la cause palestinienne. Le sionisme est vu et perçu comme étant la manifestation contemporaine et ultime de cette aspiration occidentale à dominer le cœur du monde islamique et arabe. Sur ces sites, l’identification est à cet égard incomparablement plus forte qu’elle ne l’a été pour les musulmans bosniaques, les Ouïghours en Chine qui sont persécutés, les Tchétchènes ou les Rohingyas de Birmanie. Globalement, Israël serait une imposture, un État colonialiste, raciste. Mais, de nombreux écrits sur les sites salafistes développent aussi des discours anti-occidentaux qui trouvent leur justification, sous une forme ou sous une autre, dans les textes sacrés.

Cette configuration essentialise, diabolise, nazifie, percute et permute toutes les figures repoussantes, toutes les accusations, toutes les diabolisations. Sur le Net et dans ses différents courants, Israël n’existe pas, il est si fantasmé, si diabolisé qu’il devient la quintessence du mal, d’un mal absolu visant et appelant à sa disparition. Qu’on s’entende bien, il ne s’agit pas d’empêcher le débat, les critiques et que les points de vue s’expriment. C’est essentiel. Mais, il faut raison garder. Sans lequel, il ne faudra plus s’étonner qu’un jour une Miss France puisse être insultée par la simple évocation de l’origine israélienne de son père.

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