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Frédéric Métézeau de France Culture. « Le maillot de l’équipe est aux couleurs du drapeau israélien. Son nom est une appellation plutôt positive qu’Israël souhaite populariser à l’international.

Ce samedi, les huit coureurs de l’équipe Start Up Nation vêtus de leur tunique blanc et bleu s’élancent de Nice pour le Tour de France 2020. Si aucun d’eux n’a de chance de l’emporter à Paris, leur présence fera date dans l’Histoire du Tour car ils appartiennent à la première équipe israélienne à disputer l’épreuve. L’événement n’est pas seulement sportif, il est aussi politique comme le revendiquait mercredi le propriétaire de l’équipe, Sylvan Adams, en conférence de presse : « Cette équipe est plus qu’une équipe.

D’un côté, nous devons promouvoir le cyclisme en Israël. De l’autre, comme nous portons nos couleurs nationales bleu et blanc avec le nom d’Israël fièrement inscrit en grandes lettres sur notre maillot, nous devons promouvoir notre pays pour montrer le vrai visage d’Israël, qui est tellement mal compris à cause d’une couverture médiatique à sens unique. Nous sommes un pays merveilleux, intéressant, divers, ouvert, tolérant, démocratique et plus important que tout, un pays sûr. »

Depuis plusieurs années, cet homme d’affaires israélo-canadien de 61 ans, riche de plus d’un milliard de dollars gagnés dans l’immobilier, a décidé d’impliquer Israël dans le sport de haut niveau. En 2018, il obtient du Tour d’Italie de délocaliser ses trois premières étapes à Jérusalem, Tel Aviv et Eilat. Le Giro est alors le premier grand tour européen à démarrer hors du continent européen. Début 2020, il sponsorise Roy Nissany qui devient pilote remplaçant de l’équipe de Formule 1 Williams et premier Israélien inscrit dans cette compétition. Avec son équipe cycliste, il aligne à présent le premier coureur israélien sur la Grande Boucle, Guy Niv, rejoint l’année prochaine dans Start Up Nation par le Britannique Chris Froome, quatre fois vainqueur du Tour de France.

Le choix du base-ball

A cela, s’ajoute l’équipe israélienne de base-ball qualifiée pour les Jeux Olympiques de Tokyo 2020, reportés à l’année prochaine à cause du coronavirus. A l’origine, ce sport est très peu pratiqué en Israël et l’équipe nationale est composée presque exclusivement de joueurs professionnels américains juifs qui ont obtenu la nationalité israélienne sans difficulté. Leurs chances d’obtenir une médaille olympique sont sérieuses.

Nimrod Goren, fondateur de l’institut Mitvim et spécialiste du Moyen-Orient à l’université hébraïque de Jérusalem, explique à France Culture que ces initiatives permettent de valoriser l’image d’Israël à l’étranger et d’abord au sein même de sa propre population : « Israël n’est pas considéré comme une grande nation dans la plupart des compétitions sportives. Donc à chaque fois que nous obtenons un succès, ça devient une fierté nationale. Cela a commencé avec le Maccabi Tel Aviv six fois champion d’Europe de basket-ball. Mais même quand des joueurs font individuellement du bon travail dans des équipes européennes de football ou bien en NBA [le championnat de basket nord-américain] c’est vraiment quelque chose en Israël ! Pareil quand on gagne une médaille aux JO ! Dans ce petit pays qui n’est pas habitué à de telles réussites, cela fait beaucoup parler dans les médias. »

Asaf Ackermann, de la chaîne sportive israélienne Sport 5, est bien conscient que l’équipe israélienne engagée dans le Tour de France aura du mal à remporter même une étape. Mais pour le journaliste qui a déjà couvert sept fois le Tour de France, l’événement est considérable : « Le sport est un très bon ambassadeur pour Israël. Quand Sylvan Adams rencontre des investisseurs, des Présidents ou des Premiers ministres, il représente Israël. Et puis sur le Tour de France, tout le monde va voir l’étoile de David et le drapeau d’Israël pour la première fois ! Je pense que tout le monde veut renvoyer une image parfaite à l’international. On a des problèmes avec les mouvements de boycott d’Israël, on a des problèmes avec certains pays qui ne nous aiment pas. C’est important de faire de la relation publique. Il vaut mieux parler de sport plutôt que de politique ou de terrorisme. » 

Même si la situation sécuritaire y est plutôt calme depuis plusieurs mois, les problèmes demeurent en Israël frappé par une deuxième vague épidémique conséquente et une crise économique. Le Premier ministre, contesté comme jamais par la rue depuis deux mois, est jugé pour corruption et la coalition gouvernementale est perpétuellement sur le point d’exploser. « Quand on parle d’Israël, le monde a en tête les guerres et les conflits. La réalité est la réalité, il y a un conflit, l’extrême-droite a de grands rêves. C’est très compliqué donc il est important pour les Israéliens de projeter une image différente. Ils veulent avoir l’air normal » nous explique Eyal Zisser, vice-recteur de l’Université de Tel Aviv et spécialiste de géopolitique. Depuis sa création en 1948, Israël a connu des périodes de grandes tensions entre guerres et terrorisme et a suscité beaucoup de critiques. Voilà pourquoi, en réponse, l’Etat, des entreprises ou des citoyens ont toujours revendiqué – voire surjoué – leurs réussites agricoles (« fleurir le désert »), technologiques (start up nation) ou culturelles (séries télévisées à succès, victoire et organisation du concours de l’Eurovision)…

Les Israéliens ont besoin de bonnes nouvelles et veulent être vus comme un pays qui réussit à l’international, poursuit le politologue Nimrod Goren. Mais la participation au Tour de France pourrait provoquer l’effet inverse. Un responsable du mouvement anti-occupation B’Tselem considère qu’il existe un « sports washing » pour renvoyer une image plus flatteuse d’Israël, comme il existe un « green washing » quand un gouvernement ou une entreprise s’affiche écolo pour améliorer sa réputation. Y aura-t-il des manifestations hostiles contre les coureurs de Start Up Nation ? Le mouvement BDS appelle au boycott économique sportif et culturel d’Israël pour dénoncer l’occupation de la Cisjordanie et considère la participation d’une équipe cycliste israélienne au Tour comme« une opération de propagande honteuse, et appelle le Tour de France à ne pas être complice de l’apartheid ». Le collectif Palestine vaincra relaie des appels à se mobiliser sur la route contre les « autoproclamés ambassadeurs. » Au point que le député (UDI) des Français de l’étranger Meyer Habib craint une réitération du carnage des Jeux Olympiques de Munich en 1972.

Depuis son bureau du ministère israélien de la Culture et des Sports à Jérusalem, Ghazi Nujeidat répond à ces attaques du BDS. Pour le chargé des affaires sportives au ministère, « personne n’ignore qu’il y a des problèmes à régler. Il faut résoudre les conflits d’une façon pacifique par la négociation. Mais je pense simplement qu’il faut tenir le sport, l’éducation et la culture éloignés de la politique. Il ne faut pas délégitimer la population israélienne. On fait partie de la communauté internationale. Le sport est un langage international s’il reste à distance de la politique. » Comme en écho, un diplomate israélien nous confie : « Nous n’avons pas inventé la diplomatie du ping pong. Sport et Culture sont d’excellents liens entre les peuples. Le judoka israélien Sagi Muki a remporté une médaille d’or à Abou Dhabi en octobre 2018. Voilà un exemple d’échange sportif qui n’a rien à voir la politique au Moyen-Orient. » En est-on si sûr ? A l’occasion de cette compétition, la ministre de la Culture Miri Regev – une figure de la droite très proche de Benjamin Netanyahu – s’est rendue aux Emirats Arabes Unis pour assister au triomphe de son compatriote. Moins de deux ans après, Israël et les E.A.U annonçaient la normalisation de leurs relations…

La récupération politique jamais bien loin

 

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