Pierre-Samuel Guedj. Tech4Peace (copyrights Times of Israel).

Et si la paix au Moyen-Orient ne passait plus uniquement par la diplomatie classique, mais par l’innovation technologique et l’impact ? Depuis la signature des Accords d’Abraham en 2020, une recomposition silencieuse mais profonde est à l’œuvre : celle d’une coopération fondée moins sur la résolution des conflits que sur la convergence des intérêts économiques, sociaux, sociétaux et technologiques.

Israël, la “Start-Up Nation”, occupe une place centrale dans cette dynamique. Avec un secteur technologique représentant près de 20 % de son PIB et une concentration exceptionnelle d’innovations dans des domaines clés – cybersécurité, intelligence artificielle, agritech, watertech, énergies renouvelables – le pays dispose d’un avantage comparatif décisif, même si cette puissance technologique s’accompagne d’une contrainte dans la région : l’étroitesse de son marché domestique.

Les Accords d’Abraham ont notamment permis de lever cette limite. En ouvrant des passerelles économiques avec les Émirats arabes unis, Bahreïn ou encore le Maroc, ils ont créé un nouvel espace de partage pour les solutions israéliennes durables. Dans ce schéma, Israël apporte l’innovation, tandis que ses partenaires apportent le capital, les infrastructures et l’accès à de nouveaux marchés.

Ce basculement est loin d’être anecdotique. Il marque une transformation du logiciel diplomatique régional. La technologie, et les impacts positifs liés, deviennent un langage commun, moins chargé politiquement, plus orienté vers la résolution concrète de problèmes. Elle permet de bâtir des coopérations pragmatiques, là où les négociations politiques échouent depuis parfois des décennies.

Surtout, cette dynamique s’inscrit dans un agenda global : celui des Objectifs de développement durable (ODD). Les solutions israéliennes en matière de gestion de l’eau, d’agriculture intelligente, de santé numérique ou d’énergie propre répondent directement aux défis des pays émergents et en développement.

C’est ici que l’Afrique entre en scène. Le continent, confronté à des besoins massifs en infrastructures, en sécurité alimentaire et en résilience climatique, constitue un terrain d’application partenariale privilégié. Dans le même temps, les pays du Golfe intensifient leurs investissements en Afrique, notamment pour sécuriser leurs approvisionnements et diversifier leurs économies.

Se dessine alors une architecture triangulaire inédite : Israël pour la technologie, les pays du Golfe pour le financement, et l’Afrique comme espace d’impacts. Cette configuration pourrait faire des Accords d’Abraham bien plus qu’un simple cadre de normalisation diplomatique : un véritable levier de développement régional et intercontinental. C’est tout le sens de l’initiative « Abraham in Tech », présentée lors de VivaTech à Paris.

Pour autant, il serait illusoire de voir dans la technologie une solution miracle. La normalisation économique ne saurait remplacer la résolution des conflits politiques. La question palestinienne, en particulier, demeure un point majeur. Une paix construite sans inclusion risque de rester fragile, voire contestée.

De même, les bénéfices de cette coopération technologique ne sont pas automatiquement répartis de manière équitable. Le risque d’une concentration des gains au profit d’acteurs déjà dominants est réel, tout comme celui d’un usage dual de certaines technologies.

La technologie ne fait pas la paix, mais elle peut en créer les conditions. En générant des interdépendances économiques, en favorisant des intérêts communs et en apportant des réponses concrètes aux défis du XXIe siècle, elle contribue à déplacer les lignes.

Les Accords d’Abraham pourraient ainsi préfigurer une nouvelle forme de diplomatie et de modèle collaboratif : une diplomatie de l’innovation, où la coopération technologique devient un facteur de dialogue et un vecteur de stabilité. À condition, bien sur, de ne pas oublier que la paix durable ne peut se construire sans justice politique.

La “Start-Up Nation” israélienne ne remplacera pas les négociations de paix. Mais elle pourrait, à sa manière, rendre la paix plus désirable, plus concrète – et peut-être, à terme, plus accessible. « Tech4Peace », en somme.

à propos de l’auteur
Expert en durabilité, investissements à impacts & relations gouvernementales, ancien associé de Publicis Consultants, Pierre-Samuel Guedj est fondateur du cabinet conseil en Durabilité, Affectio Mutandi & président de la commission RSE&ODD du CIAN, conseil français des investisseurs en Afrique. Il accompagne les acteurs publics et privés dans leurs démarches de Vigilance ESG, leurs stratégies d’impacts RSE & dans les plaidoyers, relations gouvernementales et règlementations liés, en France, en Europe, en Israël, en Afrique et à l’international.
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