A l’heure de quitter ses fonctions d’ambassadeur de France en Israël, Frédéric Journès a dressé auprès de la chaîne i24News et du Jerusalem Post le bilan de trois années marquées par le 7-Octobre, la guerre et de profondes tensions diplomatiques entre les deux pays.
Il se dit fier d’avoir accompagné les Français durant la crise née avec le 7-Octobre, avec notamment son soutien aux familles d’otages, les évacuations des ressortissants français et le maintien des services consulaires et d’assistance aux ressortissants français. Il dit : « Pour moi c’est quand même une expérience ahurissante, extraordinaire, par moment merveilleuse, par moment désespérante, a affirmé Frédéric Journès auprès du journaliste David Neeman. Ce que j’en retiens de plus, c’est la fierté d’avoir été là pour les Français quand ça n’allait pas bien. »
Face à David Neeman dans « La grande édition » d’i24News, ainsi que face à Amichai Stein du Jerusalem Post, Frédéric Journès n’a éludé aucune question et servi un message identique : « J’aime toujours Israël ».
Parfaitement conscient des désaccords qui se sont multipliés tout au long de son mandat, sur Gaza, la Syrie, le Liban ou l’expansion des implantations en Cisjordanie, Frédéric Journès se dit profondément attaché à Israël, qu’il décrit comme un pays libre, moderne et profondément humain.
Il explique qu’il reste entre les deux pays des intérêts stratégiques communs, notamment face à l’Iran et au Hezbollah qui doivent permettre de préserver le dialogue.
Et sa conclusion est claire, en substance : la France et Israël peuvent être partenaires sans être toujours d’accord, à condition de continuer à dialoguer.
« Je suis arrivé, j’aimais ce pays. C’était pour ça que je voulais y venir, j’avais candidaté quatre fois, et je l’aime toujours. […] Il y a des moments où c’était fatigant. Ça reste un pays incroyablement attachant. Je sais qu’il y a eu des tas de moments où je n’étais pas d’accord avec les choix qui étaient poursuivis, mais c’est un endroit où vous rencontrez des gens qui vous touchent, des gens qui vous émerveillent, qui vous donnent de l’espoir. […] J’ai pu avoir une vie libre pour moi en Israël, même avec la guerre. Et j’ai continué à vous aimer. »
Ne niant pas que la relation entre la France et Israël est « mauvaise » en ce moment, il explique avoir réussi personnellement à continuer à parler avec des interlocuteurs israéliens dont il a gagné la confiance, même si avoir un dialogue politique s’avère actuellement une gageure.
Pour lui, les désaccords sont très forts sur certains sujets et ne vont pas se résorber. « On en a eu sur la façon dont la guerre est conduite à Gaza et la situation humanitaire parce que c’est épouvantable. On en a sur les violences en Cisjordanie et la colonisation. On en a sur les destructions au sud du Liban. Et ça, ça va rester jusqu’à ce que les politiques changent. Mais si ça continue, ça restera. À côté de ça, on a quand même de vrais intérêts communs : le nucléaire iranien. Même si on n’a pas soutenu cette guerre, on pense qu’elle s’est très mal terminée, ça reste pour nous un sujet. Les missiles aussi, les proxys aussi. Donc là-dessus, on a des points communs avec Israël. Recommençons à nous en parler. »
Interrogé notamment sur le sentiment des israéliens d’un « deux poids, deux mesures » et sur la crise d’Eurosatory, l’ancien ambassadeur a répondu : « Vous savez, le reste du monde nous accuse exactement de l’inverse. On nous accuse d’avoir été trop gentils avec Israël pendant trop longtemps, de ne pas avoir contesté quand on disait qu’Israël avait un droit de légitime défense. On a contesté le fait qu’on ait voulu garder un dialogue politique très longtemps. […] Sur Eurosatory, je peux vous le dire en quelques mots. Ce qu’on avait dit, et qui a été pris comme une offense en Israël — mais j’étais de ceux qui l’ont proposé — c’est de dire : on invite tous les industriels israéliens, mais on leur dit : ‘Les amis, si vous voulez revenir, vous n’exposez pas les bombes avec lesquelles vous venez de démolir tout Gaza et les villages du sud Liban parce qu’on ne pourra pas l’accepter en France.’ Donc vous venez avec le matériel d’interception, celui qui a sauvé Tel-Aviv, celui qui m’a sauvé moi puisque j’ai eu 267 alertes, et ça, c’est incontestable. C’est le ticket pour rentrer. Ils n’ont pas voulu. Ça a été pris comme agressif. C’était la première étape pour se retrouver. Il faut à un moment donné qu’Israël aussi arrive à comprendre que ses partenaires et ses interlocuteurs, ils ont aussi leur contrat. »
Et quand David Neeman lui demande si personnellement, il restera un défenseur de la relation Israël-France, il répond qu’Israël est « un acteur trop important pour qu’on puisse ne pas avoir une relation dense avec lui », en ajoutant : « Simplement, on peut être des partenaires sans être toujours d’accord. Et quand on est en Israël — et j’ai adoré ça — il y a des moments où il faut s’engueuler pour se démontrer qu’on s’aime. Les discussions difficiles ici, elles commençaient comme un match de boxe et elles se terminaient avec un gros câlin. C’est les figues de barbarie des Israéliens : c’est piquant dehors, c’est doux dedans. C’est pour ça que j’ai aimé et que j’aime toujours Israël. »
Dans son interview au Jerusalem Post, Frédéric Journès dit approximativement la même chose qu’au micro d’I24News. Se déclarant parfaitement conscient que la France a perdu la confiance de nombreux israéliens, il donne toutefois quelques éclairages supplémentaires et intéressants comme l’occasion manquée d’une coalition. Il explique qu’après l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023, le président Emmanuel Macron a été l’un des premiers à se rendre en Israël pour proposer une coalition internationale contre le groupe terroriste, sur le modèle de celle contre l’État islamique. Et Journès dit regretter profondément qu’Israël n’ait pas saisi cette offre. Selon lui, une opération multinationale aurait apporté des avantages diplomatiques et militaires majeurs, évitant à Israël de se retrouver seul face aux critiques internationales.
Interrogé en janvier dernier par le Times of Israel, Manuel Valls avait évoqué cette proposition de coalition : « Je ne sais pas si cette proposition était très sérieuse, quant à sa mise en œuvre, mais en tout cas elle manifestait le désir à ce moment-là d’être solidaire avec Israël. Il n’y a pas dans l’exécutif français la moindre complaisance vis-à-vis du Hamas. »
Critiquant l’approche « binaire » d’Israël et de son Premier ministre — « avec moi ou contre moi » — qui confond désaccord et hostilité, il affirme en conclusion qu’il regrettera le courage et la « choutzpa » du peuple israélien. Son ultime message est un appel au peuple : « Essayez de vous réconcilier avec nous. Vous verrez qu’il y a des gens qui vous aiment ».
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