Pendant des décennies, on a promis à une grande partie du monde arabo-musulman la grandeur par la guerre, la dignité par la haine, l’unité par la désignation d’un ennemi absolu : Israël.

On expliquait que tous les chemins passaient par « la résistance », que tous les échecs venaient du sionisme, que toutes les frustrations trouveraient leur réparation dans la disparition de l’État juif.

Et pourtant, regardons honnêtement notre région.

Quels peuples ont payé le prix des guerres sans fin ?

Quels peuples ont vu leurs villes détruites, leurs élites partir, leurs économies s’effondrer, leurs libertés étouffées ?

Quels peuples ont entendu pendant soixante-dix ans les mêmes slogans pendant que leurs dirigeants accumulaient des richesses par la corruption et limitaient leur liberté et leur chance de développement ?

Le Liban devait devenir la « forteresse de la résistance » ; il est devenu l’ombre de lui-même.

La Syrie devait conduire le front du refus mais la chute du régime d’Assad qui avait fait de la lutte contre Israël l’axe central de sa légitimité, n’a finalement laissé derrière lui qu’un pays fragmenté, ruiné et vidé d’une partie de sa jeunesse.

L’Iran devait « libérer Jérusalem » et faire disparaître Israel mais après les revers stratégiques subis par l’Iran et ses proxis l’on voit la bande de Gaza en ruine, le sud du Liban vidé de ses habitants, l’Iran dévasté et la grande majorité des iraniens qui souffre des coupures d’eau, d’électricité, de l’internet et de l’inflation, souhaiter la chute du régime !

Pendant ce temps, une autre voie est apparue.

Silencieusement d’abord, puis de plus en plus clairement.

Les « Accords d’Abraham » ne sont pas seulement des accords diplomatiques. Ils placent le Moyen-Orient à la croisée des chemins : poursuivre une guerre éternelle, ou construire ?

Construire des universités, des ports, des centres de recherche, des économies capables de donner à leurs enfants autre chose que l’horizon du martyre ou l’exil ?

Cette question n’est pas seulement politique. Elle est aussi spirituelle.

Une grande partie du monde arabo-musulman a été habituée à considérer le retour des Juifs sur leur terre comme une anomalie de l’histoire, voire comme une offense religieuse.

Pourtant, le Coran lui-même mérite d’être relu sans les filtres de la haine.

La Sourate Al-Isra (17:104), qui évoque la sortie d’Egypte et la disparition du Pharaon dans la
mer, continue :

« Nous avons dit ensuite aux fils d’Israël : “Habitez cette Terre ! Quand l’autre promesse se réalisera, nous vous ferons revenir en foule.” (1) »

Depuis des siècles, les commentateurs ont débattu du sens exact de cette sourate.

Mais il est difficile de nier que le texte parle d’un retour collectif des Enfants d’Israël sur leur terre.

Faut-il voir dans l’histoire contemporaine d’Israël un non évènement qui ne mérite pas examen ?

Faut-il considérer que le retour du peuple juif après deux mille ans n’a aucune signification spirituelle ?

Faut-il croire qu’un événement aussi unique dans l’histoire humaine ne peut être interprété que comme une simple « agression coloniale » ?

Ceux qui voudraient effacer Israël du Moyen-Orient seraient en conflit avec une partie du texte coranique lui-même.

L’heure du choix approche : si l’axe iranien s’affaiblit durablement, il restera principalement deux visions concurrentes du futur régional.

D’un côté, les idéologies islamistes extrémistes, où la société entière reste mobilisée dans une confrontation permanente, dans une lecture du monde fondée sur le jihad révolutionnaire, le rejet de l’autre et la sacralisation du conflit.

De l’autre, un islam de construction, de prospérité, de « sulh » (réconciliation) plutôt que de guerre sans fin, fidèle à l’idée coranique selon laquelle Dieu a voulu les peuples et les tribus « afin qu’ils se connaissent les uns les autres » (2)

Ce choix ne signifie pas renoncer à la dignité arabe ou musulmane.

Aucun peuple ne progresse en vivant uniquement contre quelqu’un.

Aucune civilisation ne rayonne durablement en transformant la haine en projet collectif.

Les jeunes générations voient que les coopérations impliquées par les « Accords d’Abraham » avec les Emirats Arabes Unis, le Bahreïn ou le Maroc n’ont pas détruit ces pays ; elles les ont renforcés.

Et beaucoup commencent à poser la question difficile :

Et si la guerre perpétuelle n’était pas fatale ?

Et si les énergies pouvaient enfin être utilisées pour bâtir plutôt que détruire ?

Et si reconnaître la réalité d’Israël n’était pas une trahison … mais peut-être l’acceptation lucide d’une histoire que Dieu lui-même a laissée se déployer ?

Une grande partie du monde arabo-musulman peut rester prisonnier d’un siècle idéologique fondé sur la revanche permanente.

Ou il peut entrer dans un autre âge : celui où l’on cesse de demander de mourir pour la haine, et où l’on choisit de vivre pour soi-même — et en paix avec les autres peuples de la région.

1) Dans le texte, Sourate 17:104: وَقُلْنَامِنبَعْدِهِلِبَنِيإِسْرَائِيلَاسْكُنُواالْأَرْضَفَإِذَاجَاءَوَعْدُالْآخِرَةِجِئْنَابِكُمْلَفِيفًا
2) Dans le texte Sourate 49:13 : يَا أَيُّهَا النَّاسُ إِنَّا خَلَقْنَاكُم مِّن ذَكَرٍ وَأُنثَىٰ وَجَعَلْنَاكُمْ شُعُوبًا وَقَبَائِلَ لِتَعَارَفُ

à propos de l’auteur
Marc Levy, consultant, ancien avocat aux barreaux de Paris et Bruxelles. Militant des droits de l’homme, a fondé la commission juridique de la LICRA. Il vit à Jerusalem depuis son alyah il y a une douzaine d’années.
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Lettre posthume de Jean Moulin aux résistants iraniens

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