Le livre en français d’un ancien dirigeant du Mossad le plus récent est l’ouvrage de mémoires de Yossi Cohen (directeur de 2016 à 2021).
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- Les opérations clandestines majeures contre l’Iran, dont le spectaculaire vol des archives nucléaires à Téhéran en 2018.
- Les actions contre le Hezbollah, y compris les coulisses d’opérations récentes.
- Les événements géopolitiques contemporains comme les Accords d’Abraham et le conflit en cours.
LE PLUS.Dans son livre Combattre pour la liberté, publié aux éditions Michel Lafon, l’ancien directeur du Mossad Yossi Cohen revient sur l’une des opérations les plus spectaculaires attribuées au renseignement israélien : l’explosion de milliers de bipeurs et de talkies-walkies utilisés par le Hezbollah.
Selon les chiffres évoqués autour de cette opération, les explosions ont fait 32 morts et environ 3 500 blessés. La plupart des victimes étaient des membres du Hezbollah, même si des dommages collatéraux ont également été rapportés.
Yossi Cohen décrit une mission préparée pendant près d’une décennie. L’enjeu n’était pas seulement technique. Il ne suffisait pas de piéger des appareils : il fallait les faire entrer dans les circuits d’achat du Hezbollah, convaincre l’organisation de les utiliser, puis s’assurer qu’ils puissent passer ses contrôles internes.
L’ancien chef du Mossad raconte que le premier bipeur est arrivé sur son bureau bien avant l’exécution de l’opération. À partir de là, les équipes ont travaillé sur plusieurs niveaux : la conception de l’appareil, la dissimulation de l’explosif, la logistique, la chaîne d’approvisionnement et la manière de pousser le Hezbollah à adopter ces moyens de communication.
Car le Hezbollah ne reçoit pas ce type de matériel sans vérification. Ses services techniques peuvent démonter les appareils, inspecter les composants, chercher une anomalie ou une trace de manipulation. L’opération devait donc résister à ces examens. Selon Yossi Cohen, les dispositifs ont été conçus de manière à ne pas éveiller les soupçons, même en cas d’inspection approfondie.
Des essais auraient également été menés pour mesurer l’effet exact des explosions. L’objectif était de frapper la personne portant ou utilisant l’appareil, sans provoquer une destruction massive autour d’elle. C’est ce qui explique le caractère extrêmement ciblé de l’opération : les appareils n’étaient pas destinés à exploser au hasard, mais à neutraliser les membres du Hezbollah qui les avaient sur eux.
L’opération s’est déroulée en deux temps. D’abord, des milliers de bipeurs utilisés par le Hezbollah ont explosé simultanément. Le lendemain, ce sont des talkies-walkies appartenant également à l’organisation qui ont été touchés. La double vague a provoqué un choc majeur au sein du Hezbollah, déjà engagé dans une confrontation directe avec Israël depuis le début de la guerre au nord.
Au-delà du bilan humain, l’effet psychologique a été considérable. Le Hezbollah, qui avait justement recours à ces appareils pour éviter les téléphones portables jugés vulnérables à la surveillance israélienne, a découvert que ses moyens de communication supposés sûrs avaient été infiltrés. Pour une organisation fondée sur la clandestinité, la discipline sécuritaire et la méfiance permanente, le coup a été particulièrement dur.
Yossi Cohen présente cette opération comme un exemple du travail de longue haleine du renseignement israélien : patience, infiltration, anticipation et précision. Selon lui, sa force ne résidait pas seulement dans l’explosion des appareils, mais dans tout ce qui l’a précédée : pénétrer les circuits du Hezbollah, comprendre ses méthodes de contrôle, contourner ses mécanismes de sécurité et faire en sorte que l’organisation utilise elle-même des outils qu’elle croyait fiables. Une mission préparée pendant des années, avant d’être activée en quelques secondes.
LE PLUS. LE POINT
Les médias locaux l’ont baptisé le « James Bond israélien ». Le compliment ne lui déplaît pas, tant l’homme soigne son image : costume impeccable, chemise blanche, cheveux gominés et rasage de près. L’ancien maître-espion d’Israël nous reçoit au 18e étage d’une tour de Tel-Aviv, dans un bureau-salon avec vue plongeante sur la Méditerranée. Yossi Cohen a gravi tous les échelons du Mossad : agent, sous-directeur, puis directeur de 2016 à 2021. De son passé dans l’ombre, il prétend n’avoir rien emporté, « si ce n’est une multitude de souvenirs ». Et une solide escorte de sécurité rapprochée. Aujourd’hui à la tête de la branche israélienne du fonds SoftBank, il goûte aux joies de la « vie normale », des vacances en famille à Val-d’Isère et de la liberté d’être joignable sur WhatsApp, même si l’ex-agent « Callan » concède un brin de nostalgie.
Le personnage, pourtant, divise. Ses détracteurs pointent sa responsabilité dans la stratégie de l’ère Netanyahou : ce blanc-seing accordé aux valises de cash qataries transférées au Hamas avant le 7 octobre 2023.
Dans ses mémoires, Combattre pour la liberté (Michel Lafon), il retrace quarante-deux ans de secrets d’État. Des coulisses des accords d’Abraham aux opérations chirurgicales contre le Hezbollah – dont celle, spectaculaire, des bipeurs –, l’ancien chef du renseignement lève le voile sur l’envers du décor.
Au moment où Israël et les États-Unis ciblent à nouveau le programme nucléaire iranien, vous écrivez : « Un Iran débarrassé de la menace nucléaire est l’accomplissement de ma vie. » Diriez-vous que la mission la plus importante de votre mandat a été l’exfiltration des archives du programme nucléaire iranien en 2018 ?
L’une d’elles, oui. En juillet 2015, un très mauvais accord est signé avec l’Iran. Il lui permettait de mentir en affirmant n’avoir aucune intention de se doter de l’arme nucléaire. Nous y étions fermement opposés. En janvier 2016, je suis nommé à la tête du Mossad. À cette époque, nous voyons que le Dr Fakhrizadeh, à la tête du programme nucléaire militaire iranien [assassiné en 2020, NDLR], rassemble des matériaux venus de tout l’Iran vers un lieu dont nous ignorions l’emplacement. J’ai alors donné à mes hommes l’instruction de récolter les renseignements, de trouver ces matériaux, d’aller les chercher et de tout apporter. Les documents, les disques, tout. Les originaux.
L’idée était la vôtre ou celle du Premier ministre Netanyahou ?
C’était entièrement mon idée, quelle question ! Il s’en attribuera le mérite, je m’en fiche, mais ce n’était pas du tout son idée. Deux ans plus tard, en janvier 2018, nous avons exfiltré et exposé ces archives. Cette opération, qui a révélé des sites nucléaires dont on ignorait l’existence, de l’enrichissement par centrifugation en dehors des sites connus, de l’uranium enrichi, a fondamentalement changé la perception du monde entier sur l’Iran… En mai 2018, le président Trump annonçait le retrait des États-Unis de l’accord en faisant référence aux documents fournis par le Mossad. Nous voilà en 2026 et, grâce notamment à cette opération, aucun accord avec l’Iran n’a été signé.
Et ça, c’est une réussite ?
Sans équivoque.
L’administration américaine semble désormais privilégier les négociations avec l’Iran, malgré des tirs réguliers…
J’ignore où tout cela va nous mener sur le plan stratégique. Mais c’est l’occasion de dire que les succès opérationnels d’Israël et des États-Unis dans la guerre de 2026 contre l’Iran sont phénoménaux. Certes, la situation du détroit d’Ormuz est complexe et la guerre n’est pas finie, mais si l’on m’avait dit il y a un an qu’il existait la possibilité d’attaquer, non pas seuls mais avec les États-Unis, que nous allions leur prendre leur armée, leurs forces aériennes, leurs capacités antiaériennes, leurs missiles, d’impressionnantes capacités nucléaires, tuer Khamenei et neutraliser leur leadership politique et sécuritaire, mais attention, que tout cela se terminera sans accord, j’aurais dit : « Oui ! Allons-y ! » Qui diable a besoin d’un accord ?
Quelles ont été les autres missions cruciales du Mossad sous votre direction ?
Nous sommes devenus partie intégrante de la chaîne d’approvisionnement des Iraniens via des sociétés écrans du Mossad. Comme avec l’opération des bipeurs contre le Hezbollah. En achetant à une grande compagnie via tel ou tel site, les Iraniens commandaient en fait à nos entreprises. En nous greffant sur le matériel acquis, il nous était possible de manipuler, contrecarrer, saboter, y introduire des explosifs… Vous souvenez-vous de l’événement majeur [dans le site nucléaire] de Natanz, concernant une table d’équilibrage de centrifugeuses truffée d’explosifs [en avril 2021, NDLR] ? C’est nous qui leur avons vendu cette table. Je l’ai activée quand j’étais à la tête du Mossad. C’est une opération menée ici avec l’une des plus prestigieuses entreprises de défense israéliennes. Ça a démantelé le site. Toutes ces opérations de sabotage, jour après jour, menées par nos combattants, hommes et femmes, et des agents infiltrés en Iran même, ainsi que le vol des archives, sont ce qui a empêché l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire. Pas un accord.
Vous écrivez que le régime iranien « n’a pas les moyens financiers nécessaires pour alimenter ses proxys ». Or, selon les autorités américaines, l’Iran a soutenu le Hezbollah l’an dernier à hauteur d’un milliard de dollars.
Certes, mais nous avons constaté une baisse indéniable des budgets. Oui, l’argent passe, la guerre n’est pas terminée. Le Hezbollah a tort de combattre l’État d’Israël. Nous allons les vaincre, les massacrer.
Pour la première fois, au Liban, le gouvernement officiel s’oppose au Hezbollah. C’est une opportunité. Une forte pression interne et internationale via les médiateurs s’exerce pour que le Liban parvienne à un accord avec nous, ce qui est excellent. Le monde entier doit nous aider à instaurer la paix au Liban et la France a toujours été une amie du Liban. À chaque événement, on voit le président Macron retrousser ses manches, littéralement (Cohen mime le geste). Je ne suis pas certain que le gouvernement libanais tienne réellement compte des directives du gouvernement français. Mais si c’est le cas, j’en appelle au président Macron, au lieu de s’en prendre à l’État d’Israël, il pourrait empêcher les terroristes de s’emparer de l’État libanais qu’il aime tant.
Repères
1961 : naissance à Jérusalem.
1982 : rejoint le Mossad.
2011 : nommé chef adjoint du Mossad.
2013 : conseiller à la sécurité nationale auprès du Premier ministre.
2016 à 2021 : directeur du Mossad.
Vous avez évoqué le choix du gouvernement français d’interdire aux entreprises israéliennes d’exposer des systèmes d’armes offensives au salon Eurosatory, qui ouvrira ses portes le 15 juin, à Paris.
Oui, c’est triste. Quand j’étais chef du Conseil national de sécurité, puis chef du Mossad, j’ai travaillé en excellente collaboration avec la DGSE, la DGSI, votre ministère de la Défense, l’Élysée. Les relations entre la France et Israël étaient excellentes. La France reste une amie d’Israël, mais cette décision est triste. Elle découle, à mon avis, de craintes politiques internes. L’interprétation actuelle par le gouvernement français des mesures prises par l’État d’Israël contre des organisations terroristes me semble erronée. De quoi la France veut-elle nous punir ? D’avoir été brutalement attaqués par une organisation terroriste odieuse appelée Hamas, soutenue par l’Iran, qui a violé et assassiné des enfants, des bébés, des femmes et des personnes âgées et enlevé 251 personnes vers la bande de Gaza ? La France devrait se positionner bien plus favorablement envers Israël.
À propos du 7 Octobre, vous écrivez votre colère à l’encontre de ceux qui « ont échoué », auxquels « vous ne pardonnez pas ». Vous citez Tsahal, le Shin Bet et les services du renseignement militaire.
L’échec des renseignements, je l’avais prédit. Lorsque j’étais à la tête du Conseil national de sécurité puis du Mossad, j’ai demandé que l’on me confie la responsabilité de la bande de Gaza ou au moins une partie. Depuis le désengagement de 2005, on ne pouvait plus y entrer, on n’y avait pas de sources humaines suffisamment fiables. Je sais exactement ce qu’ils avaient en renseignement sur Gaza : rien !
Pour un homme de droite, vous évoquez beaucoup la paix.
La droite n’est pas incompatible avec la paix. Je viens de la droite de Jabotinsky et de Begin. Je suis d’une droite très libérale. Et après toutes ces guerres, la paix est la seule solution. Nous voici face à une troisième guerre du Liban, une énième à Gaza. Où en sommes-nous ? À rien. Nous nous battons pour l’existence de l’État d’Israël. Et si l’autre camp accepte de m’écouter, moi, Yossi Cohen, et de faire la paix, je serai le premier à la faire. L’un de mes plus gros investissements a été de créer les conditions nécessaires aux accords d’Abraham, entre Israël et les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Soudan et le Maroc. Et d’autres suivront. L’aspiration à des accords de paix est à mes yeux l’objectif stratégique visionnaire de l’État d’Israël. Mais d’ici là, ceux qui tenteront de nous nuire me trouveront sur leur chemin.
Extraits
Son « chef-d’œuvre », l’opération bipeur
On rapporte que les services de sécurité occidentaux ont identifié Israël derrière l’explosion simultanée des bipeurs dans les bastions du Hezbollah au cours de l’opération que les médias sociaux ont décrite comme « le chef-d’œuvre de Yossi Cohen ». J’ai participé activement aux préparations à long terme de cet exploit en tant que directeur du Mossad. Je comprends la fascination du monde pour les détails de cette opération. Dans la majorité des cas, les bipeurs ont sonné pour signaler l’arrivée d’un message crypté qu’on ne pouvait lire qu’en appuyant sur deux boutons à la fois. Cela obligeait à utiliser les deux mains, provoquant des blessures au visage, aux mains et à l’abdomen, ce qui rendait les victimes incapables de combattre. Les talkies-walkies étaient en service depuis 2015. Avant même qu’ils explosent, ils représentaient une importante faille dans la sécurité interne du Hezbollah.
Un « collègue » nommé Poutine
Je n’oublierai jamais ma première visite au Kremlin et ma rencontre avec Vladimir Poutine. J’accompagnais Bibi Netanyahou en qualité de conseiller à la sécurité nationale fraîchement nommé, et mon Premier ministre tenait à me présenter dans les formes.
« Monsieur le Président, je vous présente Yossi Cohen, le nouveau conseiller à la sécurité nationale et sous-directeur du Mossad. »
Alors qu’il s’apprêtait à détailler mon CV, je remarquai sur le visage de notre hôte un petit rictus. Nos regards se croisèrent et, sans un mot, nous comprîmes que, chacun à notre façon, nous étions le produit d’un monde de secrets gardés, de visions déterminées et de ruse décomplexée. L’un comme l’autre, nous savions manœuvrer dans le labyrinthe de la condition humaine.
« Monsieur le Premier ministre, osai-je l’interrompre. Vous n’avez pas besoin de me présenter, il sait déjà tout sur moi. »
Le rire instinctif de Poutine nous mit tous à l’aise et donna le ton de nos relations de travail. Depuis, grâce à notre passé commun d’espions, il m’appelle son koléga, son collègue, ou Коллега, pour utiliser l’alphabet cyrillique.
Méfiez-vous des plombiers
L’espionnage n’est pas immoral. On le fait pour le bien du pays, Israël dans mon cas. Et vous ? Pour quel drapeau ? Pour la bannière étoilée, pour la faucille et le marteau, pour l’Union Jack ? Ne vous engageriez-vous pas si on menaçait votre pays, votre mode de vie ? Auriez-vous le cran de mentir, de tromper, de conspirer si la cause en valait la peine ? Avez-vous des capacités d’observation et d’analyse ? Êtes-vous capable de séduire ou de menacer sur ordre ? Qui sait, vous pourriez être surpris. Nous sommes tous plus ou moins des acteurs. […] Si c’est au service de ma mission, j’estimerais justifié de vous raconter une histoire fausse ou des événements qui ne se sont jamais produits. Bien sûr, ça peut aussi marcher contre nous. Notre cible, la personne que nous cherchons à recruter, peut très bien faire la même chose. Voilà pourquoi j’irai voir nos amis : pour m’assurer que leurs sentiments sont sincères et que nous les avons correctement évalués. Si nécessaire, j’enverrai quelqu’un faire une petite visite à leur domicile. Qui sait s’ils n’auront pas besoin d’un plombier pour changer les robinets dans la cuisine.

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