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Jérémie Elfassy  i24news. Les shouks sont devenus un symbole de la vitalité de l’entreprenariat israélien mais leur transformation, ultra-rapide, attriste les nostalgiques

En Israël, c’est désormais au marché qu’on fait la fête. Le phénomène se développe depuis déjà une dizaine d’années. Dernier exemple en date, le shouk Talpiot de Haïfa. Ce marché ouvert, situé dans le quartier historique Hadar, était jusqu’à récemment un ensemble de faubourgs mal famés où se retrouvaient mendiants et trafiquants de drogue.

Il est aujourd’hui ce qui se fait de plus branché dans le nord d’Israël, et attire des curieux qui viennent de tout le pays. De nouveaux bars et restaurants à la mode ouvrent les uns après les autres presque chaque semaine, entre les étalages de fruits et légumes. Le vendredi est le jour le plus palpitant : une foule bigarrée et nombreuse y afflue pour acheter des produits frais, mais aussi pour profiter de ces nouveaux lieux de distraction.

Jérémie Elfassy / i24NEWSJérémie Elfassy / i24NEWS Des Israéliens profitent du beau temps au shouk Talpiot de Haïfa.

Le shouk Talpiot s’est développé à une vitesse fulgurante pendant le coronavirus. Des investisseurs ont misé sur ce quartier au charme ancien, mais encore rongé par la pauvreté. Certains promoteurs immobiliers n’hésitent pas, d’ailleurs, à considérer le shouk comme le futur « Neve Tzedek » du Nord, du nom du célèbre quartier huppé de Tel-Aviv, où erraient, il y a encore 20 ans, des dealers et des prostitués.

A Haïfa, des investisseurs ont fait le même pari, misant sur un dynamisme insufflé par des entrepreneurs israéliens qui ne font rien à moitié. S’il est difficile de prévoir le sort qui sera réservé au shouk Talpiot, la transformation radicale du quartier ces derniers mois laisse entrevoir des perspectives heureuses.

La tendance des marchés festifs n’est pas une nouveauté. Depuis plusieurs années, le shouk Mahane Yehouda à Jérusalem range ses étalages le soir pour laisser la place à de nombreux bars et restaurants où jeunes et moins jeunes viennent faire la fête, surtout le jeudi soir. Au fil des ans, certains lieux, devenus des institutions, attirent de nombreux fidèles et curieux. « Le marché est un décor dépaysant pour un restaurant, surtout en Israël où ces quartiers ont un côté ‘destroy’ dont le charme attire les jeunes, les hipsters et les bobos. Et puis quasiment personne n’habite dans les marchés, les lieux de vie peuvent ainsi rester ouverts tard sans déranger qui que ce soit », souligne Tal, un barman spécialisé en cocktail.

Mais c’est bien Tel Aviv, encore et toujours, qui reste la championne des « marchés festifs », puisqu’elle abrite pas moins de trois shouks prisés des noctambules. Le shouk Hapishpishim (marché aux puces) de Jaffa a connu un essor sans pareil ces dix dernières années. Il faut se frotter les yeux pour voir la foule massive et compacte qui se précipite dans les ruelles du shouk la nuit tombée, alors que dans les années 2000, personne n’osait s’y aventurer. Les investisseurs ont littéralement pris d’assaut ce shouk, conscients de son fort potentiel, et il est aujourd’hui l’un des endroits les plus chers de Tel Aviv, et sans doute le plus à la mode en Israël.

Est-ce le même sort qui attend le shouk Hacarmel de la ville blanche ? Lui aussi connaît un développement similaire. On ne compte plus les bars et restaurants qui ont pris pied dans les rues qui sillonnent ce quartier du centre de Tel Aviv. « C’est pratique d’être à côté d’un marché. On a des fournisseurs sur place qui nous donnent des produits de qualité », se réjouit Kobi, gérant d’un restaurant de « street food ». « De plus, le marché est un lieu de passage, ce qui est très profitable pour la restauration », ajoute-t-il. Kobi martèle un refrain bien connu : les Israéliens ne comptent pas quand il s’agit de faire la fête. « On voit émerger une nouvelle clientèle aisée et dynamique, notamment issue de la high tech. Et cette bourgeoisie est en recherche constante d’expériences tendances qu’elle trouve ici », souligne-t-il.

Jérémie Elfassy / i24NEWSJérémie Elfassy / i24NEWS Des jeunes Israéliens dans un bar au Shuk HaCarmel de Tel Aviv

Le petit dernier est le shouk Levinsky, situé au-dessus du quartier de Florentine. Dans la rue éponyme, restaurants et étalages s’enchevêtrent et se succèdent en toute harmonie. Chacun y trouve son compte. Les bars attirent des clients grâce aux marchands, et les étalages attirent des clients grâce aux restaurateurs. Le shouk Levinsky est avant tout un marché d’épices et de fruits secs, ce qui lui donne une atmosphère tout à fait orientale, renforcée par la musique locale, au volume démesuré, crachée depuis les enceintes des magasins.

On y trouve des spécialités pour tous les goûts : des plats vegan aux restaurants de viande. La rue s’ouvre avec un restaurant géorgien et s’achève par une gargote proposant des spécialités irakiennes. Ce shouk est devenu, en quelques années, un haut lieu de la vie nocturne de Tel Aviv, et la mairie a piétonnisé la rue principale et y a disposé des chaises au milieu de la chaussée pour rendre le quartier encore plus attractif.

Jérémie Elfassy / i24NEWSJérémie Elfassy / i24NEWS Des Israéliens dans un restaurant, rue Levinsky à Tel Aviv

Mais la transformation des shouks israéliens est la « face joyeuse » de la gentrification qui a emporté les quartiers populaires des grandes villes et qui, souvent, bouscule les habitants de ces quartiers, contraints de cohabiter avec une nouvelle population qui leur est étrangère. A Jaffa, le phénomène a pris une telle ampleur, que même certaines institutions sont menacées par le rouleau compresseur de l’immobilier. « Docteur Shakshuka », un restaurant populaire niché sous des arcades près de la place de l’horloge, a reçu son avis de fermeture. Bientôt, il sera remplacé par un complexe immobilier de luxe qui profitera de sa situation unique pour attirer le touriste au moyen démesuré. Adieu houmous et shakshouka, bonjour caviar et macaron.

« Cela peut sembler cruel pour les habitants originels de ces quartiers qui sont des victimes collatérales de ces changements, avec notamment une flambée des prix de l’immobilier. Mais d’un autre côté, c’est aujourd’hui le seul moyen de développer ces quartiers et d’en faire des lieux attractifs. Ce qui reste un objectif prioritaire pour toute municipalité », souligne de son côté Aviv Goldstein, une spécialiste de l’immobilier à Haïfa. Si les shouks sont aujourd’hui un symbole de la vitalité de l’entreprenariat israélien, ils peuvent mécontenter les nostalgiques pour qui ces transformations s’opèrent très, voire trop rapidement.

Jérémie Elfassy  i24news
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