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Il en est de la guerre comme dans d’autres domaines, si les technologies évoluent, les fondamentaux restent et l’Etat-major de Poutine aurait du relire « La guerre des Juifs » de Flavius Josèphe qui relate de la rébellion juive qui éclata en 66 après Jésus-Christ. en Judée. Le légat de Syrie et général romain Caius Cestius Gallus subit alors une défaire écrasante et d’autant plus humiliante qu’il était à la tête d’un des outils militaires les plus performants du monde antique.

En 66, les Juifs de Judée avaient engagé la révolte en massacrant les garnisons romaines de Massada puis de Jérusalem qu’ils occupèrent aussitôt, succès locaux, obtenus sans grand mérite, au regard de la modestie des forces qui y stationnaient. Les Romains réunirent alors une force conséquente d’environ 30 000 combattants, avec laquelle ils marchèrent rapidement sur Jérusalem en semant la désolation sur son passage. Ils étaient persuadés d’une victoire rapide et facile contre une rébellion certes nombreuse, mais désordonnée et sans véritable expérience ni cohésion militaire.

L’opération fut ensuite une succession d’échecs et ils furent ensuite incapable de prendre Jérusalem malgré des assauts répétés mais désordonnés qui durèrent cinq jours. Au total, sans doute entre 20 et 30 % de ses effectifs disparurent dans cette campagne désastreuse.

L’excès de confiance initial, qu’on rencontre dans le cas de l’assaut  fut vraisemblablement le péché originel des forces russes qui déferlèrent sur l’Ukraine le 24 février 2022. Les Russes, forts d’une réputation historique flatteuse, mais trompés par leurs succès passés en Tchétchénie, Géorgie et Syrie, gorgés du résultat de leur campagne éclair de 2014 en Ukraine, avaient un mépris naturel pour un adversaire qu’ils ne considéraient pas comme une Nation, et encore moins comme une armée capable de leur résister. Persuadés d’engager une simple promenade militaire et d’être accueillis en libérateurs, tout devait être terminé en trois jours : c’était exactement le nombre de rations de combat dont disposait initialement chaque soldat.

Mais dès début avril 2022, les Russes avaient perdu des milliers d’hommes, environ 560 chars et plusieurs centaines de véhicules blindés. Ils refluaient au nord de Kiev et de Kharkiv et repassaient par endroits leurs frontières.

Que s’était-il donc passé ? Dans les deux cas, nous avons affaire à des armées réputées et possédant un indéniable complexe de supériorité, trop confiantes dans leur valeur et leurs capacités. L’une et l’autre présentaient pourtant dès le début des opérations des insuffisances qui n’auraient pas échappé à l’analyse de chefs lucides.

Les chefs militaires de nos deux armées, enfermés dans un univers mental où tout est réglé à l’avance à leur avantage, n’ont donc à aucun moment envisagé la possibilité d’une défaite. Plutôt que d’être finement analysé, l’ennemi devient alors simplement générique, comme l’est celui de nos exercices, taillé et manœuvrant pour coller au plus près des besoins pédagogiques du moment. De fait, ses modes d’action, ses capacités et ses possibilités sont psychologiquement évacués. Ils s’adaptent, sur le papier tout au moins, aux présupposés d’une victoire inéluctable. Rude décrochage de la réalité. Les carences du renseignement dans ces deux campagnes sont une faillite partagée aussi bien par Cestius que par Vladimir Poutine!

Les deux armées, romaine et russe, présentent par ailleurs la même caractéristique majeure, à deux mille ans d’écart, d’être dominées par le même représentation de la guerre qui est celle de la bataille décisive et du combat de haute intensité contre un adversaire qui lui ressemble. Forces par nature conventionnelles, elles sont donc assez peu flexibles et adaptables aux autres types de combat ; elles peuvent être assez aisément déstabilisées par un ennemi qui ne pratique pas leurs règles du jeu.

Ainsi, les forces juives alternèrent-elles avec succès un combat à la fois dissymétrique comme le fit l’armée ukrainienne qui fit preuve d’une indéniable agilité tactique et stratégique qui n’a jamais été anticipée par les Russes. Aidée il est vrai par un renseignement américain vraisemblablement décisif, elle s’est distinguée par un commandement d’une extrême modernité marqué par sa capacité d’adaptation.

Enfin, dans les deux cas qui nous intéressent, aucun des agresseurs n’a su comprendre le sens que leur adversaire donnait à son combat, de même que sa volonté intransigeante de repousser l’envahisseur. « Les forces morales entrent pour les trois-quarts dans le résultat final » disait Napoléon. Vladimir Poutine ne put envisager que les forces ukrainiennes pussent résister à son agression, solidement adossées à un « Occident collectif » et solidaire, combien même il ne participait pas directement aux combats.

Et comme disaient les Romains : « Errare humanum est, perseverare diabolicum » (L’erreur est humaine, persévérer [dans son erreur] est diabolique). >Ajout d’Israël Valley

Source : Revue Conflits (résumé)

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