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La rue Méa Shéarim, au cœur du quartier ultraorthodoxe du même nom, est une artère hors du temps. Enfin presque.

Les coups de klaxon des automobilistes sont là pour rappeler le XXIe siècle. Des passants l’oreille collée à leur téléphone portable aussi. Les smartphones ramènent toutefois plus de vingt ans en arrière, à l’aube de leur expansion. Ils présentent la particularité de se limiter aux conversations orales. Pas de SMS, pas d’internet, pas de logiciel d’images.

Les haredim, ou «craignants Dieu», appliquent au portable les commandements qui régissent leur existence et un comité rabbinique pour les communications veille à leur respect. Celui-ci surveille les possesseurs d’un demi-million de téléphones kasher. Dans cette version ultraorthodoxe de Big Brother, il a le pouvoir, avec l’appui des opérateurs israéliens, de déconnecter les appels vers des lignes non autorisées par la censure religieuse.

 

Le système est unique en son genre. «L’originalité réside dans le fait que chez nous les compagnies et l’État sont entrés dans le jeu», note le rabbin Henri Kahn, directeur de la revue ultraorthodoxe Kountrass. «On a raison et d’ailleurs le problème posé par les portables n’est pas seulement d’ordre religieux, il est civilisationnel. On assiste à la destruction d’un mode de vie équilibré. Les jeunes sont obnubilés. Ils passent leur temps le nez dans leur appareil. Des adultes souffrent de dépendance.»

À Méa Shéarim, les magasins de téléphonie sont certifiés. Ils affichent dans leur devanture le tampon du comité spécial des rabbins. «Il faut leur accord pour vendre des portables kasher. Des inspecteurs passent à l’improviste pour vérifier que tu es en conformité avec les principes», indique Israël Yarblum, dans sa boutique de la rue Méa Shéarim. Ses produits ont, de par leur caractère rudimentaire, un parfum vintage. Les appareils bridés des grandes marques internationales rivalisent avec ceux de sociétés israéliennes, comme New Phone ou Kosher Mobil, qui les font assembler selon les normes hassidiques en Chine.

«Nous n’avons pas besoin des nouvelles fonctions. Les observants entendent se tenir en retrait du monde moderne, un monde devenu permissif, éloigné de nos valeurs, un monde où les écrans nous lavent le cerveau, explique le jeune commerçant. Nous voulons conserver notre manière d’être. Internet est un puissant vecteur de violence et de pornographie. On n’en a pas besoin. Les écrans sont puissants et t’imposent des images que tu n’as pas choisies.»

Il n’a pas, en revanche, comme la plupart des vendeurs kasher interrogés, d’explication sur les raisons de l’interdiction des messageries écrites. «Il y a des trucs parfois incompréhensibles. Pourquoi des rabbins interdisent-ils le savon liquide? On ne sait pas», commente, amusé, Avi Heller, un marchand orthodoxe d’obédience libérale d’origine lituanienne.

Les plus radicaux vont beaucoup plus loin. Ils sont partisans d’un bannissement total des vecteurs de modernité. Leurs porteurs de pancarte sont postés aux carrefours ou déambulent sur les trottoirs. Ils brandissent un tableau en carton, représentation d’une campagne idéalisée où gambadent dans l’herbe haute des poules, des moutons, une vache et un couple de cerf et de biche. «La vie est heureuse uniquement sans internet, sans films mais aussi sans téléphone filtré», proclament les messagers divins. Posté entre un magasin de vente d’ordinateurs bridés et l’échoppe d’un vendeur d’appareils cellulaires, l’un d’eux accepte d’être photographié via un smartphone. «De dos uniquement», précise-t-il toutefois.

Les téléphones kasher sont un moyen de contrôle social parmi d’autres dans une société qui a banni les modes d’information ou de divertissement comme la télévision.

Alors que tous les abonnés israéliens peuvent changer de fournisseur comme bon leur semble, les propriétaires de téléphones kasher sont contraints de choisir leur fournisseur kasher. Les numéros comportent des chiffres spécifiques après le préfixe de l’opérateur, comme le 05331 de la société Mirs, pionnière dans le domaine, afin de les pister.

Parmi les lignes proscrites, figurent les sites proposant des prestations sexuelles ou des rencontres ainsi que de simples commerces non homologués, des services de santé et sociaux, notamment des centres pour les victimes d’abus sexuels, les mouvements LGBT ou des associations d’aide aux ultraorthodoxes en rupture avec leur milieu.

Les numéros des appareils kasher servent également de «passe religieux». Ils sont demandés aux enfants et à leurs parents pour être admis dans les écoles du secteur haredim. «Une école privée a le droit de recruter ses étudiants sur les bases qu’elle souhaite. Nul n’est obligé de fréquenter ces établissements», justifie le rabbin Kahn. Il admet qu’il a bien fallu s’adapter durant les confinements dus au Covid. «Il y a eu des enseignements par Zoom car il n’y avait pas le choix. Ce sont des parenthèses compréhensibles, des ouvertures limitées et contrôlées», poursuit-il.

«Des usagers trichent. Ils ont deux téléphones un classique et un kasher», raconte Avi Hiller. Je vends les deux types d’appareil en me passant de l’autorisation rabbinique. Le monde haredim n’est pas uniforme. Les magasins de Méa Shéarim et de la ville de Bnei Brak dans la banlieue de Tel-Aviv ont cédé aux pressions des rabbins , dit-il. L’un de ces commerçants récalcitrants a été passé à tabac. La victime a été reçue par le ministre des Communications, Yoaz Hendel. Un acte symbolique.

L’enjeu est de taille pour les autorités haredim. Il relève de la morale mais aussi, derrière le rideau des convenances, des finances car le téléphone kasher est une machine à cash. Les opérateurs payent une dîme au comité spécial des rabbins pour obtenir les certificats de cacherout. Des entreprises affiliées accumulent les profits. «Le business du téléphone kasher est contrôlé par un groupe d’hommes d’affaires liés aux rabbins. Ils s’en mettent plein les poches. C’est un milieu totalement corrompu», affirme Sefi Lenchner, le directeur de Yemot Hamashiach ( «Les jours du Messie»), une société de lignes vocales s’adressant aux haredim, qui est installée dans une tour du parc high-tech de Har Hotzim à Jérusalem.

Juif pieux, Sefi Lenchner est en conflit avec le comité depuis un blocage de ses lignes. Ses services vocaux diffusent des horaires des transports publics, des informations de la municipalité de Bnei Brak, des leçons de Torah et la récitation de psaumes. «Le monde ultraorthodoxe censure pour des raisons commerciales les gens qui ne sont pas avec eux qu’il s’agisse de nous, de restaurateurs ou de petits commerçants», avance-t-il. Le magazine économique The Marker cite en exemple le cas de Nokia. Le comité spécial des rabbins a bloqué des centaines d’utilisateurs de la marque en raison d’un différend avec l’importateur. Il arguait, pour justifier de sa bonne foi, que les appareils pouvaient servir à écouter des émissions de radio. De son côté, le ministère de la Justice a mis en lumière dans un rapport dévastateur des irrégularités financières dans les comptes du comité spécial des rabbins, une organisation en principe à but non lucratif.

Dans leur combat pour préserver leurs prérogatives, les autorités rabbiniques bénéficient du soutien inconditionnel des 16 députés des deux partis ultraorthodoxes présents à la Knesset. Mais depuis leur passage en juin dans l’opposition, ces derniers ont perdu de leur influence. Et les grands rabbins qui dirigent les «craignants Dieu» sont habités par une nouvelle crainte, celle de perdre des parcelles de leur pouvoir temporel.

Source : Le Figaro
Thierry Oberlé

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