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Alors voilà, j’y suis. Je déménage dans quelques jours. Je quitte Jérusalem que je côtoie de très près depuis 23 ans… 23 ans, la moitié de ma vie.

J’inhale l’air de cette ville depuis plus de 23 ans, et je ne la connais toujours pas. Je la devine, l’appréhende, la découvre encore à chaque coin de rue, à chaque interstice. Et depuis quelques années, il m’arrive (trop) souvent de ne même plus la reconnaître.

Pourtant, Jérusalem ne change pas. Elle EST.  Elle EST et fait fi de fanfarons de mon espèce qui arguent ne plus s’y sentir à l’aise. Que lui importe. Elle EST et trône de sa superbe. Et c’est bien ainsi.

Que ceux qui n’y trouvent plus leur compte passent leur chemin. Et c’est mon cas, je me retire. En silence. Avec toute la pudeur qu’un tel départ exige.

En hébreu on ne dit pas ” Venir à, Partir de Jérusalem” mais ” Monter à, Descendre de Jérusalem “. J’espère une pente douce, puisque c’est l’été.

De plus loin que ma mémoire remonte, j’ai toujours voulu m’installer à Jérusalem. Je n’envisageais aucune autre ville.  Et quand on me demande pourquoi, je réponds que c’est ma modeste façon de donner sens à la trajectoire de mon Peuple ; que je ne vois rien d’autre à léguer à ces six millions d’âmes. Vivre ici, c’est m’excuser de ne pas être née ashkénaze ; d’être parfaitement incapable de ressentir dans ma chair leurs douleurs, leurs traumas et leur résilience et ce, malgré mes innombrables lectures. Vivre à Jérusalem et y avoir mis au monde trois enfants, c’est donner la parole à six millions de voix et leur proposer, humblement, mon oreille et celle de ma descendance pour le reste de l’éternité.

Mais il est temps pour moi de me retirer. Sur la pointe des pieds. Cette ville est une gigantesque éponge qui, si je la laisse faire, absorbera toute mon énergie, mon dynamisme et toute forme de créativité. Pour preuve, je n’écris plus … C’est un signal que je me dois d’attraper. Je ne suis plus de taille. Je suis fatiguée. J’ai besoin de répit. On ne pourra pas me reprocher de ne pas avoir donné ! Je romps. Je sors de Jérusalem en laissant un butin que j’ai pris soin de bien cacher au pied d’un olivier : 23 ans de souvenirs ; de moments fantastiques et de plaies béantes. Et chaque fois que ma mémoire flanchera j’y reviendrai pour ouvrir avec mélancolie ma boîte de Pandore.

Je m’offre le luxe d’élargir mes horizons, de déchirer les cieux, de taquiner ce coquin de destin. Je me paie l’effronterie du risque. L’insolence d’une jeunesse qui m’échappera bientôt. Et comme bientôt c’est demain, je décide aujourd’hui de rejoindre une ville en devenir : TLV, ya habibi TLV !

Et je n’emporte rien d’autre que ce petit médaillon qui m’a été offert il y a longtemps par une personne que j’aime autant que cette ville. Certes, je ne vais pas bien loin. Une heure à tout casser. Mais partir, c’est mourir un peu …אם אשכחך ירושלים …

© Sabine Aïache

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