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Partenariat économique Maroc-Israël : l’enjeu du transfert de technologie.

PAR NEZHA LAHRICHI. Une lecture du modèle qui a fait d’Israël une puissance technologique mondiale et les leçons que l’on peut en tirer pour une politique marocaine dans ce domaine.

Face au bouillonnement de l’histoire, la pensée ne peut qu’être liée à l’évènement et chercher à saisir par ses propres forces le sens ou le non-sens de l’histoire. L’établissement des relations diplomatiques avec Israël implique des relations économiques. La High Tech va remodeler le monde comme toutes les révolutions.

Israël est une puissance technologique. C’est un fait avéré. Son modèle interroge et plusieurs pays ont cherché à décrypter ses déterminants, la Chine et la Corée du Sud pour ne citer que ceux qui ont réussi leur rattrapage technologique.

L’objectif de ce propos est d’essayer d’en tirer des enseignements pour l’émergence d’un écosystème technologique marocain, au-delà des spécificités du modèle israélien comme le rôle joué par l’industrie militaire qui a été le creuset de la high-tech israélienne ou encore les aides financières, stratégiques et diplomatiques des Etats-Unis d’Amérique.

Nous avons raté un RDV de l’histoire lors du gouvernement Youssoufi, celui du projet du technopole de Bouznika dans le cadre d’un partenariat avec la Malaisie1 qui a fait prendre du retard au Maroc mais un retard rattrapable. Comment faire du partenariat avec Israël une opportunité pour un transfert de son savoir-faire sachant que le modèle israélien comporte une orientation stratégique, celle de l’exportation de sa technologie ; celle-ci se fait à travers les ventes de la propriété intellectuelle compte tenu de l’étroitesse de son marché intérieur ; le défi du partenariat technologique est de définir un modèle de co-développement gagnant-gagnant.

Israël a lancé une politique industrielle fondée sur l’innovation

Le premier constat est qu’il s’agit d’un pays qui a été industrialisé en s’efforçant de rattraper les économies les plus avancées et ce, en abandonnant la stratégie d’imitation technologique pour recentrer sa politique industrielle sur les activités de recherche-développement, fondamentale et appliquée. Le choix a donc porté sur une stratégie du choc, une politique industrielle fondée sur l’innovation, qui a directement concentré les efforts sur les secteurs les plus en pointe de la high-tech.

L’étude du cas d’Israël montre comment un pays a réussi à s’engager dans un processus où l’innovation est abondante pour pouvoir en extraire des projets de qualité, un processus qui part de la recherche-développement pour arriver au marché en passant par un modèle de financement centré sur le capital-risque. Généralement, les solutions retenues commencent par la question de l’offre du capital ; en Israël, la primauté a été accordée à la demande du capital soit la dynamique de création de projets rentables qui conditionnent le développement du financement et de l’industrie du capital-risque.

L’Etat a joué un rôle moteur dans toute la chaîne de valeur depuis la production des idées et la formation des compétences jusqu’à la mise en œuvre des projets.

Le second constat concerne la méthode du modèle d’innovation : un système qui permet de faire le lien entre les découvertes de la recherche et le monde industriel.

L’Etat a joué un rôle moteur dans toute la chaîne de valeur depuis la production des idées et la formation des compétences jusqu’à la mise en œuvre des projets. Le modèle de financement repose sur une intervention publique limitée par son ampleur et par sa durée, l’objectif du gouvernement étant de stimuler et de structurer une industrie privée puis de s’en retirer : un Etat starter pour l’émergence de startups !

La production des idées se fait dans les universités. La caractéristique clé du modèle Israélien est l’interaction étroite entre les universités et le monde industriel ; l’Etat a établi des parcs industriels à proximité des universités, mais surtout a été pionnier pour la création, au sein des centres de recherche, des bureaux de transfert de technologies (Technology Transfer offices TTO).

Il s’agit d’interfaces opérationnelles entre la R&D et l’entreprise. Avant tout transfert, la répartition des bénéfices est effectuée entre le TTO, l’université et le chercheur qui reçoit la part la plus élevée. Les TTO valorisent les brevets (80% des brevets sont issus de l’université) et consolident les inventions pour les présenter aux premiers investisseurs. Les responsables de ces interfaces qui permettent le passage de la pensée à l’acte, de la production d’une idée à sa mise sur le marché ont un comportement d’entrepreneur et un état d’esprit qui tranche avec celui de la bureaucratie. D’une façon générale, le modèle israélien donne la priorité à la suppression des obstacles bureaucratiques.

En outre, l’Etat a lancé un programme national d’incubateurs technologiques ; il permet à tout nouvel entrepreneur, ayant une idée novatrice, de la transformer en produits dont la faisabilité et la compétitivité sont pensées pour le marché international. Il est conçu pour orienter la première étape de l’entrepreneuriat, la plus délicate. Il fournit un environnement technologique adéquat, un soutien financier conséquent, une logistique étendue, une expertise pour la commercialisation et une assistance administrative.

Le gouvernement israélien a créé, en 1991, le Bureau du directeur scientifique de l’État (Chief Science office) dont la fonction consistait à sélectionner et soutenir un maximum de projets dans la limite des budgets alloués. Il n’existe pas de champs prédéterminés, sauf si un incubateur spécialisé en décide autrement. Mais de manière générale, les incubateurs se sont spécialisés dans les secteurs d’activité comme le software, les sciences de la vie, les équipements médicaux, l’environnement, les sciences de l’eau et les technologies de l’information et de la communication.

Le « Chief Science Office (CSO) relevait du départ du ministère de l’Industrie et du Commerce ; il est devenu aujourd’hui « Israël Innovation Authority »( IIA). Celle-ci définit la politique gouvernementale de recherche, soutient l’innovation, assure la coordination des incubateurs et élabore leurs modèles de financement.

Une multitude de programmes sont à l’œuvre ; l’effet de levier comprend plusieurs systèmes incitatifs fondés sur le principe de la subvention mais remboursable, en cas de succès seulement, par un système de royalties calculées en pourcentage sur les ventes (environ 3% du chiffre d’affaires), d’où la sélection rigoureuse des projets de façon à réduire le taux d’échec. Le succès de l’incubation se mesure à l’aune de la capacité à créer des entreprises pérennes ; chaque incubateur est dirigé par un conseil d’élaboration des politiques composé de professionnels de l’industrie, du monde des affaires et des institutions académiques.

A partir de 2002, les incubateurs ont été privatisés et sont devenus des sociétés à but lucratif. Leurs nouveaux actionnaires comprenaient alors les fonds de sociétés de capital-risque, des investisseurs privés, des sociétés d’investissement, des entreprises de haute technologie, des autorités locales et des universités lesquelles peuvent détenir des incubateurs mais également des sociétés de capital-risque.

Premières cotations au Nasdaq

Le capital-risque constitue le fer de lance du financement des entreprises en démarrage. La high-tech a d’abord été financée par des groupes privés comme l’ »Israël Discount Bank » avant que les investissements internationaux ne deviennent prédominants. La décennie 1970 est marquée par peu d’opérations : en 1972, la première société israélienne est cotée au Nasdaq2 (Elscint, pionnier de l’imagerie médicale) ; en 1974, Untel le géant des puces installe son premier centre international de R&D ; en 1977, une Fondation de la Banque Mondiale est créée pour financer le développement de produits de technologie entre entreprises israéliennes et américaines.

Les années 1980 sont marquées par la première vague de cotations au Nasdaq d’une douzaine de projets technologiques israéliens dont la valorisation a atteint 780 millions de dollars.

Le capital-risque n’a émergé en tant qu’industrie qu’au cours des années 90, plus précisément à partir de 1993, date de la mise en place du programme Yozma, un fonds public doté de 100 millions de dollars qui a joué le rôle d’un « fond des fonds » car l’argent est alloué par des capital-risqueurs privés qui financent directement les phases d’amorçage des startups sans intervention de l’Etat. Avec chaque dollar initialement, mais temporairement placé, le gouvernement israélien a accru l’offre du capital-risque de 10 dollars et a pu récupérer sa mise de départ.

D’une façon plus générale, les travaux d’évaluation ont démontré que le soutien gouvernemental, qui n’est que temporaire, crée une valeur ajoutée pour l’industrie qui est cinq à dix fois plus élevée, illustrant l’idée que la réduction du risque pour une entreprise se traduit par un gain global pour l’économie.

De nombreuses grandes banques américaines se sont installées : Goldman Sachs, Barclays, Citibank, Merrill Lynch et JP Morgan qui font la plupart des fusions-acquisitions et introductions en bourse des sociétés israéliennes sur le Nasdaq. A la fin de la décennie 90, Israël a amorcé son ouverture vers le marché européen mais la nouvelle et croissante tendance est à l’achat des technologies israéliennes par la Chine, la Russie et d’autres pays asiatiques.

En définitive, Israël compte 200 fonds de capital-risque et près de 90% des capitaux investis viennent de l’étranger ; la prise de risque inhérente à l’innovation suppose l’organisation de la sortie des investisseurs. « L’exit » se fait soit par fusions et acquisitions soit à travers une introduction en bourse d’où l’importance du développement du marché financier surtout pour les start-ups qui n’ont pas accès aux grandes bourses internationales.

L’ensemble des dispositifs décrits ont permis l’émergence de l’écosystème de l’innovation ; celui-ci compte 7.000 jeunes pousses qui ont levé 9 milliards de dollars en 2019 (premier pays en nombre de start-ups par habitant) ; il compte également une trentaine de licornes (valeur supérieure à 1 milliard de dollars).

Israël dispose de sa Silicon Valley, la Silicon Wadi située dans la plaine côtière sans qu’elle ait l’exclusivité de la concentration d’industries de haute technologies ; celles-ci se retrouvent également dans d’autres régions et près des universités d’où le qualificatif de « start-up nation ».

Tous les géants de la technologie sont présents et actifs en établissant des pôles d’innovation : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft (GAFAM), Intel, IBM et Oracle. Ils disposent de 300 centres de recherche et contribuent à hauteur de 40% aux dépenses de recherche civile qui représentent près de 5% du PIB israélien, un des pourcentages les plus élevés au monde. Les géants de l’économie numérique chinoise comme Ali Baba, Baidu suivent la tendance avec l’objectif d’attirer l’innovation israélienne ; les places financière chinoises sont en train de devenir une option pour les start-ups israéliennes.

A titre d’exemple, et parmi les plus importantes opérations ces dernières années figurent l’acquisition par l’américain Intel Corp., de Mobileye spécialisée dans la conduite autonome pour un montant de 15,3 milliards de dollars en 2017 ; une entreprise américaine de fabrication de puces Nvidia a acquis en 2019, au prix de 6,9 milliards  de dollars, Mellanox qui produit des serveurs à grande vitesse et des solutions de commutation de stockage utilisés dans les super-ordinateurs ; en 2016 un consortium chinois a acquis pour 4,4 milliards de dollars une entreprise de jeux en ligne, PlaytikaWaze, application de navigation, développée par une start-up israélienne a été rachetée par Google en 2013 à 1,15 milliard de dollars. Les produits de ces ventes sont recyclés en totalité ou en partie dans les jeunes pousses par les Business Angels, une variante des incubateurs privés.

Les déterminants du modèle israélien sont multiples mais l’éducation-formation est au cœur de l’essor de l’économie technologique ; les études des sciences de l’ingénieur dépassent celles des sciences sociales mais depuis une dizaine d’années seulement.

Avant, l’arrivée massive d’ingénieurs russes après la dislocation de l’Union soviétique avait permis de combler rapidement le déficit en capital humain ; formés en urgence, leur rigueur et leurs bases solides scientifiques, particulièrement en mathématiques, ont permis d’en faire de bons ingénieurs de la haute technologie.

A cette autre spécificité du modèle israélien, il faut ajouter le fait que le service militaire (entre 2 à 3 ans selon le sexe) soit obligatoire et prépare l’avenir de chaque jeune ; les tests rigoureux concernent les aptitudes physiques et la forme de l’intelligence de façon à effectuer le choix des unités d’élites technologiques avec un réel potentiel d’innovation ;  les membres de ces unités sont affectés aux divers laboratoires de recherche créés au sein de l’armée ; ces centres de R&D sont liés à l’innovation des technologies militaires qui peuvent être duales et en mesure de permettre des applications civiles. Les transferts de technologies du militaire vers le civil est une autre façon de faire le lien entre recherche et marché, entre chercheurs et secteur privé.

Le modèle a fait ses preuves mais en dépit des efforts déployés en matière d’éducation et de formation, la menace de pénurie de main-d’œuvre spécialisée plane au-delà de la guerre des talents qui caractérise la scène de la High Tech au niveau mondial.

Ce qu’il en est pour le Maroc

Pour le Maroc, plusieurs questions nous interpellent.

Le modèle israélien est orienté export ; 50% des exportations concernent la High Tech faisant du transfert technologique une de ses caractéristiques ; il permet aux innovations des start-up performantes de servir la performance de projets initiés dans d’autres pays réalisant ainsi des gains de temps et limitant le risque lié au développement d’une innovation.

Parmi les missions de l’Autorité d’innovation (IIA) figure l’organisation de la coopération internationale par continent, dont l’Afrique, pour laquelle ont été lancées  des pistes d’adaptation des produits aux marchés africains. En revanche pour les pays d’Asie-pacifique, les accords de coopération bilatérale, avec des pays comme la Thaïlande et le Vietnam par exemple, aident à faciliter la coopération avec les entreprises, en donnant accès au financement et à l’assistance pour la mise en correspondance de partenaires pour des projets industriels de R&D et des projets pilotes dans tous les domaines.

Quelles sont les modalités pour l’émergence d’un écosystème technologique marocain mettant à profit son aubaine démographique dans la mesure où le Maroc est dans une phase intermédiaire et que sa transition n’est pas achevée : les jeunes âgés de moins de 25 ans sont au nombre de 15 millions, représentant 41,6% de la population totale ?

Les projets développés sous la houlette d’OCP sont une illustration du possible et de la façon dont le Maroc peut relever le défi de l’éducation face au choc technologique ; L’université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) est fondée sur le triptyque enseignement supérieur, recherche et incubation d’activités économiques avec l’objectif de valoriser les résultats de la R&D en fonction des besoins de chaque territoire ; une réalisation qui constitue une synthèse des hypothèses qui fondent le choix d’ une politique de recherche : un maillage territorial des unités de recherches ou la concentration dans quelques grands centres, seul moyen d’obtenir de l’excellence.

Le second projet novateur de l’OCP concerne une structure responsabilisante, l’école de codage baptisée  « 1337 » (par référence à un système d’écriture (graphie leet speak) ; son accès est ouvert aux jeunes de 18 à 30 ans, sans prérequis de diplôme mais après une sélection fondée essentiellement sur les capacités personnelles et la motivation.

L’école qui dispose de deux campus à Khouribga et Benguerir, totalisant 600 étudiants est fondée sur la pédagogie du « peer to peer » soit le partage des connaissances dans le cadre d’une autoformation sans professeurs ni contraintes horaires. Les codeurs les plus talentueux seront accompagnés par l’OCP pour créer leur entreprise.

Comment dupliquer ce modèle alors que le nombre de jeunes, selon le HCP, âgés de 20 à 29 ans est de 6 millions et le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans, c’est-à-dire des entrants sur le marché du travail, a été, avant covid en 2019, de 24,9% (32,5% pour le troisième trimestre 2020)3. Tous ces jeunes ne répondent pas, bien entendu, au profil particulier des recrues de la formation 1337 (geeks incompris).

Aucun modèle n’est transposable et nous n’allons pas conclure ; toute conclusion ferme une porte alors que l’ambition est d’ouvrir la réflexion, une réflexion déterminante pour l’avenir de notre pays et de notre jeunesse ; « si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et la frappe a toujours tort »4. 

 

(1). Le Covid 19 accélère la marche vers le futur ; www.nezhalahrichi.com Tribune Medias 24 du 19 Mai 2020.

(2). Le NASDAQ est la deuxième bourse des valeurs américaine derrière le New York Stock Exchange ; c’est le plus grand marché électronique d’actions du monde.

(3). La définition du chômage se fait selon les conventions internationales et a ses limites : 1-n’est considéré comme en chômage  que la personne qui recherche activement un emploi 2- la relation binaire  au travail ,être en emploi ou être en chômage, fait abstraction de toute une panoplie de situations intermédiaires puisqu’être en emploi c’est avoir travaillé pendant une durée quelconque durant la semaine de référence (enquête emploi) ; il suffit d’un rien pour sortir des radars du chômage; de toute évidence, la prise en considération des emplois précaires du secteur informel est nécessaire pour toute politique concernant la jeunesse.

(4). Citation de François Mitterrand.

Nezha Lahrichi est ancienne conseillère du Premier ministre, en charge notamment du dossier télécoms, ex-membre du conseil d’administration de l’Agence Nationale de Réglementation des Télécommunications.

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