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La musique des camps subjugue les étudiants au récital d’Edna Stern à Paris. Un article de Carmela Serfaty, Présidente Commission Chambre de Commerce France Israël.
A 70 ans de la fin de la seconde guerre mondiale et dans la vague de ce qui nous interpelle comme musique des camps, Edna Stern la pianiste franco-israélienne, vient de donner un récital unique  de musique écrite à Theresinstadt, à La Chapelle de la Fondation Eugène Napoléon
Appartenir à ‘un bloc’ de musiciens talentueux ne guarantissait la survie. 
Karl Reine est mort à l’âge de 26 ans, peu avant la libération, laissant derrière lui quelques oeuvres, dont la sonate pour piano, qui démontrent l’étendue de son génie. Karl Reiner a survécu pour composer à Prague sous le régime communiste.
5 questions à Edna Stern
Les sonates de Reiner et Klein ne sont pas très connues, comment les avez-vous découvertes et pourquoi les avez-vous programmées avec du Beethoven ?
J’ai découvert Reiner par son éditeur qui m’a donné un disque de ses œuvres pour violoncelle en me demandant ce que j’en pensais. J’ai évidemment trouvé cette musique géniale et l’ai prié de m’envoyer ce qu’il avait (manuscrit et première édition).  Gideon Klein est plus connu, un ami et professeur de NYU m’a recommandé de regarder son œuvre que j’ai vite commandé  par internet, et il avait tout à fait raison- si Klein avait survécu à la guerre, il aurait été un des plus grands compositeurs du XXème siècle.
L’idée m’est venue de réunir en concert Karel Reiner et Gideon Klein avec Beethoven, un peu comme on faisait à l’époque du XIXème, où l’on programmait les contemporains tels Brahms ou Schumann, aux côtés des classiques déjà reconnus comme Beethoven, Mozart ou Schubert. C’est une façon de montrer l’appréciation et le respect pour les contemporains. Autrement dit, que leurs musique est assez belle et puissante pour soutenir la comparaison avec les plus grands dans l’histoire de la musique. Dans le cas de Reiner et Klein, je n’avais aucun doute là-dessus, et je trouvais de plus que symboliquement, il était important de ne pas suivre la programmation « habituelle » qui est de réunir autour d’un concert les compositeurs des camps de concentration. Mon but était en quelque sorte de les sortir du ghetto en leurs donnant une place festive qui leurs est dû aux côtés de Beethoven.
Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’apprentissage de ces sonates, quelles ont été les difficultés ?
Le plus compliqué était l’apprentissage de la sonate de Reiner, aussi pour des raisons pratiques. Les copies que j’ai reçues sur mon ordinateur étaient faites d’un appareil photo. C’est une sonate imposante, difficile, à quatre mouvements, qui s’étale sur plus de 40 pages avec pleins de (petites) notes. Même en faisant des copies A3, je n’y voyais pas grand-chose en jouant (je suis de plus très myope), donc j’ai beaucoup appris cette partition sans piano, juste en la lisant et souvent pendant mes voyages. La musique de Reiner est aussi très complexe, car elle est polyphonique et dense. On est dans un monde qui n’est pas très tonal, donc un peu en terre étrangère ou bien, comme j’aime faire la comparaison, à l’intérieur d’un tableau contemporain. Il faut être sensible aux impulsions, aux couleurs, écouter vers quels points la partition me guide, les endroits où il faut faire ressortir une mélodie, les tensions et les résolutions, et petit à petit, cette sonate prend la forme d’une sonate au langage clair et beaucoup moins abstrait qu’au premier abord. C’est un chaos qui est extrêmement bien organisé et c’est justement cette relation entre ordre et chaos, qu’il est important de faire ressortir dans l’interprétation. Comme également les citations parsemées le long de la sonate : l’hymne Tchèque, les chansons Hussites, et beaucoup de Brahms.
A votre avis, qu’est-ce que cette musique exprime-t-elle, ces compositeurs ont- ils acquis une sensibilité spéciale?
C’est une musique écrite dans des conditions difficiles à imaginer, mais ce qui est fascinant est qu’elle fait justement abstraction de ces conditions. Elle se rattache d’une part à la tradition nationale Tchèque par l’utilisation de chansons folkloriques et la grande influence du grand compositeur  Janacek, et en même temps elle se rattache à la tradition Allemande et aux grands compositeurs Allemands : Bach, Beethoven, Brahms, Berg, Schönberg. C’est la pianiste Alice Hertz-Sommer, qui disait que la musique est un rêve, un endroit où ils se sont échappés pour survivre, et je pense que c’est une description juste de cette musique écrite à partir d’un monde intérieur. Ce programme de recital qui rélie les Sonates de Beethoven avec celle de Reiner et Klein, découle de la volonté de redonner à ces deux derniers leur place méritée parmi les grands compositeurs classiques, de les sortir du ghetto qui leur a été imposé par leur destinée, et surtout de faire connaître leur musique-miroir d’une époque, de leur vie et de leur identité juive.
Comme toute grande musique sa force est dans la diversité des sentiments et émotions qu’elle exprime. A l’intérieur de ces sonates, on retrouve une grande poésie, une profonde tristesse, tout comme des moments d’exaltations, de violence, d’ironie et de légèreté.  Cette diversité de sentiments est ce qui rend aujourd’hui ces sonates toujours aussi intéressantes et je dirai « d’actualité » à l’écoute.
Qu’avez- vous voulut communiquer par ce concert?
A chaque concert que je joue, mon souci principal est de communiquer au public la musique, la rendre belle et la faire revivre en soutenant le plus justement possible les compositeurs, leurs idées et génie musical. Ce concert n’est pas différent que tous les autres concerts, et programmer Klein et Reiner avec Beethoven, était aussi un moyen de communiquer mon opinion sur leurs musique, qui a sa place parmi la plus grande littérature musicale dans l’histoire.
Qu’aimez-vous faire en dehors de jouer et quels sont vos prochains projets ?
J’aime beaucoup lire et c’est aussi ce qui m’a inspiré à essayer d’écrire et à comprendre mes expériences par l’écriture. J’ai écrit ainsi régulièrement sur le site www.thinqon.com et plus récemment un essai qui sera publié en fin d’année dans un volume célébrant le 15 ans de la fondation Barbier-Müller. Le prochain projet que je souhaite concrétiser dans les prochains mois, serait l’enregistrement des deux sonates que j’ai joué au concert. Il y a peu de versions de la sonate de Klein, la sonate de Reiner n’a pas encore été enregistrée, et je pense que c’est un pas important pour les faire connaître du public.
Le jeu d’Edna Stern porte la marque des trois pianistes qui l’ont façonnée : le panache de Martha Argerich, La musicalité de Leon Fleisher et l’impéccable finition de Krystian Zimmerman. Elle a ainsi fait converger le passé douloureux des oeuvres des camps vers un futur glorieux.
 

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