ETE 2026. À l’occasion d’un déplacement en Israël, le président du Crif Yonathan Arfi, accompagné d’une délégation du Bureau exécutif, s’est rendu à l’église Sainte-Anne, dans la vieille ville de Jérusalem, puis a rencontré le Patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, pour exprimer des mots de solidarité et de fraternité dans une période où des actes visant les chrétiens ont suscité une émotion légitime. La délégation a également rencontré une représentante de la communauté chrétienne arménienne de Jérusalem, l’occasion de faire un point sur les questions d’actualité notamment immobilières et de relations avec les Juifs et les musulmans.
À Jérusalem, une délégation du Crif à la rencontre des chrétiens
Participaient également à cette rencontre les frères bénédictins Louis-Marie et Olivier, du monastère d’Abu Gosh, monastère situé non loin de Jérusalem et qui œuvre pour le dialogue par sa permanente présence amicale.
De ces échanges, denses et sans complaisance, se dégage le constat d’une confiance abîmée, mais où subsistent des valeurs partagées et des gestes obstinés de rencontre, malgré les tensions.
Une sécurité assurée
La discussion s’est ouverte à l’église Sainte-Anne sur un constat partagé : l’État d’Israël garantit la sécurité de ses habitants, et la présence chrétienne y progresse là où elle recule dans plusieurs pays arabes.
Néanmoins, au-delà d’une sécurité assurée, la période est marquée par une augmentation d’actes d’hostilité envers les chrétiens, en particulier dans la vieille ville de Jérusalem, où tout devient rapidement complexe et immédiatement politique…
Cas concret : le frère Olivier a récemment fait l’objet d’insultes antichrétiennes de la part d’un homme juif haredi (ultra-orthodoxe). Il a porté plainte, la police a ouvert une enquête et cherche à identifier les responsables. Mais si la réponse institutionnelle existe, elle ne parvient pas à juguler le phénomène.
Lorsque la discussion à l’église Sainte-Anne a porté sur des aspects géopolitiques, une différence profonde de point de vue avec le Père Sullivan s’est traduite par des désaccords de fond, dépassés seulement par l’idée de la nécessité d’un dialogue empreint de respect et d’humanité.
Le 7-Octobre, la peur et l’ignorance
Au cœur des échanges, deux obstacles au dialogue reviennent : la peur et la méconnaissance. Tant que les analystes n’intègrent pas la peur, la dynamique du conflit reste illisible. Depuis le 7-Octobre, cette peur a redoublé et tous les repères ont été bouleversés. On ne peut plus « parler comme avant » : les institutions religieuses, juives, musulmanes et chrétiennes, sont critiquées pour leur incapacité à formuler une perspective commune. La reprise du dialogue ne saurait reproduire les anciens formats ; elle exige sincérité, confiance et véritables amitiés. Des portes se ferment, d’autres s’ouvrent dans des milieux inattendus. Pour les responsables religieux chrétiens rencontrés, la Galilée, terre de coexistence et moins politisée que Jérusalem, pourrait offrir un terrain de relance pertinent. Interrogé sur le regard de Rome, le Patriarche Pizzaballa a répondu avec franchise : Rome et Jérusalem sont deux réalités différentes et en tension, et la complexité locale ne peut être vraiment saisie que par ceux qui l’éprouvent au quotidien.
L’ignorance nourrit le même repli. Sans éducation ni connaissance mutuelle, le dialogue se réduit à la juxtaposition de deux monologues. Mais comprendre la violence, n’est pas la justifier et encore moins l’approuver.
La société civile occupe une place centrale. Une plateforme de veille des incidents anti-chrétiens, lancée en juin 2023, recueille les signalements pour étayer les faits. Sur un trimestre récent, entre 78 et 88 incidents ont été recensés, chiffre jugé encore inférieur à la réalité.
Sur le plan médiatique, l’incident du dimanche des Rameaux, au cours duquel le Cardinal Pizzaballa s’est vu empêché l’accès au Saint-Sépulcre illustre parfaitement l’extrême inflammabilité de la situation. Malgré une situation sécuritaire parfaitement comprise ; un fonctionnaire de police trop zélé, une médiatisation mondiale extrêmement rapide et voilà comment un problème d’autorité locale mal géré a pris une ampleur telle qu’il fut bien difficile de calmer la situation…
Face à ces tensions, il existe heureusement des récits de réconciliation et de compréhension. Le frère Olivier raconte la visite d’un régiment comptant de nombreux soldats religieux. L’un d’eux, à qui son éducation présentait le monastère comme un lieu « interdit », repart bouleversé d’avoir été accueilli sans condition ni prosélytisme. Ces micro-rencontres, fondées sur le respect de la dignité de l’autre, peuvent briser des préjugés enracinés.
Les chrétiens de Gaza et du Proche-Orient
L’entretien dresse enfin un état des lieux alarmant. À Gaza, la communauté chrétienne est passée de 1 017 fidèles avant la guerre à 541 aujourd’hui : certains tués, d’autres partis, les restants réfugiés dans des lieux d’Église. « Être l’évêque des deux camps » – des catholiques parmi les soldats, d’autres sous le feu – « relève de l’épreuve, et l’Église locale s’efforce de maintenir l’unité quand tout pousse à la séparation » dit le Patriarche latin de Jérusalem.
Le tour d’horizon régional confirme la fragilité : dégradation économique et sécuritaire dans les territoires palestiniens autour de Bethléem, stabilité politique mais marasme de l’emploi pour les quelque 200 000 chrétiens de Jordanie, exode massif en Irak où deux tiers ont quitté le pays, souffrances des chrétiens de Syrie sous les sanctions. Partout, la faiblesse des institutions alimente l’insécurité et l’émigration.
Et demain ?
Au terme de ces rencontres, le diagnostic est sévère mais loin d’être irréversible : effondrement de la confiance, faiblesse des institutions, montée de la violence, et difficulté de maintenir le dialogue après le 7-Octobre.
Les acteurs locaux ont un sentiment d’enlisement et d’impuissance. Le Patriarche Pizzaballa a appelé à des initiatives extérieures, capables de rouvrir des chemins de confiance. « Vous devez nous aider à sortir du bourbier dans lequel nous nous trouvons » a-t-il conclu à l’issue de la rencontre. Des mots forts, prononcés en hébreu, qu’il parle parfaitement et dans lequel il a tenu à s’exprimer durant toute la durée de la rencontre.
Des signes d’espérance subsistent pourtant : l’existence historique d’exemples de cohabitation, la présence d’hommes et de femmes ouverts à la rencontre, le renforcement des liens avec l’Église de France et les autorités françaises, et la volonté commune de reprendre des rencontres sincères, même modestes. La démarche du Crif, venu écouter, dialoguer et exprimer sa solidarité, a été unanimement saluée.
La délégation du Crif repart avec une conviction : dans un contexte de repli, se rencontrer « en vérité » est devenu rare – et d’autant plus précieux.
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