EDITORIAL. Daniel Rouach. « Peu d’interlocuteurs sont aussi puissants que lui » : Patrick Pouyanné, le PDG qui ne manque ni de pétrole ni d’idées face à la crise des carburants.
En Israël ce PDG doit être très probablement le patron français le plus respecté par le monde des affaires. Son attitude vis à vis d’Israël a toujours été respectueuse et efficace.
Rares sont les PDG français qui s’expriment avec autant d’intelligence sur le hightech israélien.
Le Premier ministre doit présenter jeudi une nouvelle salve de mesures face à la flambée des cours du pétrole. Des annonces qui devraient avoir moins d’effets pour le grand public que le blocage des prix instauré par le patron de TotalEnergies.
Qu’il soit à la tribune d’un forum économique ou sur le perron de l’Elysée, les revers crantés des costumes de Patrick Pouyanné accrochent le regard. Il y a d’abord le pin’s TotalEnergies, l’entreprise qu’il dirige avec poigne depuis 2014. Accolé, figure en toute occasion une discrète rosette rouge, celle réservée aux officiers de la Légion d’honneur. Cette décoration prestigieuse, obtenue par le patron du CAC 40 en 2023 sous l’impulsion du ministère de l’Economie, fait grincer des dents trois ans plus tard, dans le contexte de la crise des carburants. « On devrait lui retirer », s’aventurait l’écologiste Marine Tondelier, le 7 mai, sur TF1
Alors que des mesures gouvernementales très « ciblées » sur les carburants sont attendues jeudi 21 mai, les profits à neuf zéros (4,96 milliards d’euros au premier trimestre, +50% sur un an(Nouvelle fenêtre)) réalisés par TotalEnergies ont placé son patron Patrick Pouyanné au cœur des critiques. Le PDG du géant pétrolier français étant qualifié par une partie de la classe politique de « profiteur de crise ». Il devra d’ailleurs s’expliquer sur l’origine de ces profits le 17 juin lors de son audition en commission des finances, explique son président, le député insoumis Eric Coquerel. Pas de quoi déstabiliser Patrick Pouyanné, qui, du haut de son 1m91, encaisse les coups sans s’appesantir. Face aux critiques, cet amateur de rugby « a simplement estimé que c’était dommage », fait savoir son entourage.
Plafonner pour mieux régner
Dès les premiers jours de la guerre au Moyen-Orient, le patron de 62 ans a dicté le tempo. D’abord en achetant des millions de barils d’or noir à faible coût dans une rentable opération de spéculation, selon le Financial Times(Nouvelle fenêtre), puis en mettant en place un plafonnement de ses prix à la pompe pour limiter les répercussions de ces hausses sur le porte-monnaie des Français, au nom du soutien au pouvoir d’achat. Avec ce dispositif, la multinationale française, qui fournit 25% des carburants vendus dans le pays, enregistre une hausse de la fréquentation de ses stations, les distributeurs concurrents n’ayant pas les ressources pour s’aligner. Le tout, alors que l’exécutif se contente de mesures aux périmètres circonscrits, dans un contexte budgétaire morose.La formule n’est pas nouvelle : elle avait été appliquée dès 2023, à l’aune de la guerre en Ukraine et des répercussions considérables sur le secteur des énergies. « L’idée est venue de Patrick Pouyanné et de ses équipes », retrace Clément Léonarduzzi, ancien conseiller d’Emmanuel Macron devenu vice-président de l’agence Publicis France. Le communicant travaille notamment avec la tête pensante du pétrolier. Ce plafonnement sur les prix à la pompe était alors vu avant tout comme « un énorme investissement de communication », selon les mots du patron de TotalEnergies, cité par Le Nouvel Obs(Nouvelle fenêtre). Le plafonnement de ses prix a positionné TotalEnergies, une entreprise souffrant jusqu’alors d’une image abîmée par sa responsabilité dans le développement des énergies fossiles à l’origine du réchauffement climatique, comme une compagnie protectrice des finances des Français. « Les Français viennent dans nos stations. Les polémiques sur la boîte trop riche, qui pollue, en fait ne touchent pas nos clients », se réjouissait le chef d’entreprise dans L’Equipe(Nouvelle fenêtre) en 2023. Même entouré de la fine fleur de la communication, l’ingénieur de formation a pour l’habitude de faire cavalier seul. Même quand ses équipes interviennent, rien ne lui échappe. « Tout ce qui est publié en mon nom est validé en amont », confiait-il fin avril devant un parterre d’étudiants de l’Essec(Nouvelle fenêtre). Control freak, Patrick Pouyanné n’a pas non plus l’habitude qu’on lui force la main. Lorsque le Premier ministre Sébastien Lecornu demande à TotalEnergies de réaliser « un plafonnement [plus] généreux des prix à la pompe », le chef du gouvernement trouve lettre morte.« Avec ce plafonnement, il s’est substitué à l’Etat. »
Un acteur du secteur de l’énergieà franceinfo
Plus puissant qu’un ministre ?
Méfiant face aux médias, il raréfie ses prises de parole. Dès 1989, l’ancien étudiant de l’école des Mines consacrait un mémoire sur la presse économique(Nouvelle fenêtre) et écrivait, comme un présage : « L’entreprise court après le journaliste car elle aime et veut qu’on parle d’elle. Elle en a peur car elle connaît la puissance des médias. » Fin avril, l’homme aux 5,5 millions d’euros de revenus annuels(Nouvelle fenêtre), connu pour sa maîtrise parfaite des dossiers, sort cependant de sa réserve pour prédire « une ère de pénurie énergétique » à venir si le blocage du détroit d’Ormuz perdurait « encore deux ou trois mois ». La sortie qui lui vaut un recadrage présidentiel, Emmanuel Macron déplorant des « scénarios du pire ». Peu impressionné, Patrick Pouyanné précisait sa pensée quelques jours plus tard, sans concession, dans les colonnes de Sud Ouest(Nouvelle fenêtre), : « Je n’ai jamais parlé de pénurie en France parce que justement nous saurons l’approvisionner. Il faut simplement être conscient que ce sera plus cher puisque nous devrons acheminer des carburants en concurrence avec l’Asie vers la France. » Et le PDG de TotalEnergies de prévenir :Malgré sa relative discrétion dans les médias, le sexagénaire suit tout ce qui concerne son périmètre : il reçoit pour cela cinq revues de presse par jour, confiait-il au Point(Nouvelle fenêtre). Alors lorsque la gauche appelle à la taxation sur les superprofits réalisés depuis le début de la guerre au Moyen-Orient, ou que le ministre de l’Economie Roland Lescure demande à la Commission européenne d’enquêter sur les marges des raffineries, le sang du chef d’entreprise ne fait qu’un tour. « En cas de surtaxe, nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement des prix », lâche-t-il dans Sud Ouest(Nouvelle fenêtre). De quoi renforcer l’image d’un patron qui fait la pluie et le beau temps sur les politiques publiques, pour celui qui trône à la 11e place du classement Politico(Nouvelle fenêtre) des personnalités qui « structurent l’agenda politique et les affaires publiques à Paris ». « Est-ce que c’est Monsieur Roland Lescure qui est notre ministre ou est-ce que c’est Patrick Pouyanné ? » ironise même le socialiste Alexandre Ouizille lors des questions au gouvernement au Sénat(Nouvelle fenêtre).« Il n’y aura pas de pénurie mais cela aura un coût plus élevé. »
Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergiesdans une interview à « Sud Ouest »
« Un homme qui ne s’échappe pas »
« C’est du chantage et il ne s’en cache pas », analyse a posteriori Romain Bely, le journaliste du quotidien régional à l’origine de l’interview de la discorde. D’autant plus que le PDG ne découvre pas les dynamiques de pouvoir en place avec la crise actuelle : il s’est frotté à la chose politique dans les années 1990, d’abord au sein du cabinet d’Edouard Balladur, puis de François Fillon. « Il sait que peu d’interlocuteurs sont aussi puissants que lui. C’est peut-être aussi pour cela qu’il ne s’embarrasse pas de circonvolutions », poursuit Romain Bely, au sujet d’« un homme qui ne s’échappe pas : on lui pose la question, il répond ». Dans l’entourage du polytechnicien, on récuse toute tentative de chantage, préférant parler d’un recadrage nécessaire face à la tempête médiatique. « Patrick Pouyanné n’avait que très peu pris la parole en France et beaucoup de choses avaient été dites dans les jours qui ont précédé cette interview », justifie-t-on. « C’est une présence médiatique de réaction, il s’est exprimé parce que sa compagnie était agressée et maltraitée », défend pour sa part Philippe Charlez, ancien cadre chez TotalEnergies devenu expert en questions énergétiques pour le think tank Le Millénaire.Peu enclin au doute, Patrick Pouyanné fonce, en oubliant parfois de mettre les formes. « Sans être fermé au dialogue social », « Papou » (l’un de ses surnoms en interne) a la réputation d’être « franc du collier », reconnaît Geoffrey Caillon, coordinateur de la CFDT au sein du groupe. « C’est vrai que je peux être rude, admet l’intéressé sur RTL(Nouvelle fenêtre). Mais si j’étais vraiment impossible je pense qu’ils m’auraient viré. »« Il est avant tout écouté parce qu’il est à la tête de la seule compagnie qui a le pouvoir de faire baisser les prix à la pompe. »
Philippe Charlez, ancien cadre de TotalEnergiesà franceinfo
Bien qu’offensive, la stratégie Pouyanné semble fonctionner. Du côté du gouvernement, le discours s’est adouci. « Merci Total et attention à ce qu’on appelle le ‘Totalbashing' », avertissait même Roland Lescure sur France 5 le 12 mai(Nouvelle fenêtre). « On est parfois le punching-ball au début, car il y a de l’émotion, estime l’entourage du patron. Puis les gens commencent à regarder les faits et y voir plus clair. Ça finit ensuite par se calmer. » Chez TotalEnergies, les chiens aboient, la caravane passe. Jusqu’à la prochaine crise ?« C’est quelqu’un qui peut être brut de décoffrage. Les réponses politiquement correctes, ce n’est pas le genre de la maison. »
Romain Bely, journaliste pour « Sud Ouest »à franceinfo
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