Mise à rude épreuve par ces deux années de guerre, l’armée israélienne fait, de son propre aveu, face à une grave pénurie de personnel qui se chiffre à plus de 10 000 soldats, majoritairement de combat.
En ce moment, l’attention de la population et des médias se porte surtout sur ceux qui refusent de faire leur service, sans faire grand cas d’une autre partie de la population, celle des jeunes qui souhaitent le faire mais ne le peuvent pas. C’est par exemple le cas de Reign Arpon, né et élevé au Moshav Mishmar Hashiva, dans le centre d’Israël.
« Je souhaite faire des choses pour le pays — surtout avec la guerre », a récemment déclaré au Times of Israel le jeune homme, âgé de 19 ans.
Arpon est le fils de Philippins venus en Israël avec des visas de travail désormais périmés : il ne peut pas faire son service militaire car Tsahal refuse les résidents illégaux.
Depuis des années, jeunes hommes et femmes en faveur du droit de servir dans l’armée. Même s’ils sont nés et vivent depuis toujours en Israël, y ont fait leurs études et sont largement intégrés au sein de la société israélienne, nombre d’entre eux se voient régulièrement refuser la possibilité de s’enrôler comme les jeunes de leur âge, c’est-à-dire faire leurs service militaire et défendre le pays qu’ils considèrent comme le leur.

« Je tiens à faire quelque chose. Je mérite de le faire — et je dois le faire », assure Prince Justice, 18 ans, né et élevé à Tel Aviv mais débouté du droit de faire son service militaire parce que sa mère, originaire de Côte d’Ivoire, est venue en Israël avec un visa de travail qui n’est aujourd’hui plus valide.
Des démarches judiciaires sont en cours pour changer les choses.
Le mois dernier, le cabinet d’avocats israélien spécialisé dans les questions d’immigration, Zari Hazan & Co, a déposé un recours devant la Cour suprême pour demander que les enfants de travailleurs étrangers vivant ici illégalement puissent faire leur service militaire, au motif que la loi le permet.
« Quand ces jeunes finissent leurs études et que tous leurs amis israéliens partent faire leur service, ils sont en quelque sorte invisibilisés et privés de la possibilité de faire quelque chose pour le pays qui a tant investi en eux », explique au Times of Israel Meytal Lupoliansky, associée dans ce cabinet.
« Les uns après les autres, ils sont venus nous voir pour nous demander ce qu’il était possible de faire », explique-t-elle en ajoutant que le cabinet a fait en sorte de fédérer une cinquantaine de ces demandeurs afin de déposer, en leur nom, ce recours.
C’est avec impatience qu’ils attendent la réponse de la Cour suprême, attendue pour le mois prochain.
Pas de statut, pas de problème
Le recours s’articule autour d’une affirmation simple : aux yeux de la loi israélienne, en leur qualité de résidents permanents en Israël, ils devraient déjà être appelés sous les drapeaux, indépendamment de leur statut légal.
Nés de migrants entrés légalement en Israël pour y travailler mais qui y sont restés au-delà de la durée de validité de leur visa ou ont vu leur permis de travail révoqué, souvent en raison d’une grossesse, les enfants, tout comme leurs parents, sont des résidents illégaux, techniquement parlant.
Selon la ligne d’assistance pour les réfugiés et migrants, fin 2023, le nombre de travailleurs étrangers vivant en Israël sans visa était estimé à 25 000, la plupart avec des enfants nés et élevés en Israël.
Toujours sous la menace de la détention et de l’expulsion, la plupart des migrants sans visa et leurs enfants font malgré tout leur vie en Israël et bénéficient du système éducatif israélien malgré leur statut légal.

Souvent, les pères sont renvoyés dans leur pays d’origine alors que les mères sont autorisées à rester en Israël avec leurs enfants, sans pour autant leur accorder le statut de résidents légaux.
Selon les estimations citées dans le recours, près de 3 500 enfants de travailleurs étrangers sans statut légal en Israël pourraient faire leur service militaire. Selon ce même recours, l’illégalité dans laquelle ils se trouvent est indépendante de leur volonté, imposée par les décisions prises par leurs parents.
Pour l’heure, Tsahal n’appelle sous les drapeaux que les ressortissants israéliens, les résidents permanents ou les titulaires de certains visas. Selon le recours, cette pratique va à l’encontre de la loi sur le service de défense de 1986, qui stipule qu’Israël est tenu de mobiliser les hommes et femmes de 18 ans révolus et répondant à la définition de « personne en âge de faire le service militaire », c’est-à-dire les ressortissants israéliens ou les « résidents permanents ».
Selon Zari Hazan & Co., est résident permanent celui dont la vie est en Israël, même en l’absence de la nationalité ou d’un permis de séjour.
Le ministère de la Défense « est tenu de les recruter, même s’ils n’ont pas de statut légal en Israël, tant qu’ils ne sont pas exemptés », ajoute Lupoliansky.
La loi sur le service de défense inclut une clause stipulant que toute personne demeurant en Israël plus de six mois au-delà de la date d’expiration de son visa temporaire doit être considérée comme ayant immigré, et est à ce titre soumise à la conscription.
« Ce que nous demandons, c’est que [le ministère de la Défense] fasse respecter la loi », conclut Lupoliansky.
Un cas unique
Cette question, qui traine depuis des années, est désormais perçue comme une totale « absurdité » compte tenu des besoins en effectifs militaires depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et de la longue guerre qui s’en est suivie, explique l’avocat Zari Hazan.
« C’est la guerre la plus longue depuis la création de l’État d’Israël », ajoute-t-il en rappelant la charge de plus en plus lourde qui pèse sur les réservistes, dont beaucoup ont été rappelés pour la quatrième, voire la cinquième fois en l’espace de deux années de combats. « Et nous avons là un groupe de personnes relativement important qui dit : ‘Nous sommes Israéliens. Nous voulons nous engager.’ »

Des représentants du ministère de la Défense ont déclaré aux députés qu’il manquait près de 12 000 soldats, dont 6 000 à 7 500 soldats de combat – des chiffres avancés lors du débat sur l’enrôlement des ultra-orthodoxes et non au sujet de la conscription des enfants de travailleurs migrants.
Le besoin de main-d’œuvre de l’armée israélienne a augmenté depuis le 7-Octobre à la mesure du désir des enfants de travailleurs étrangers de faire leur service militaire.
Arpon explique que son envie de s’engager ne fait que croître à mesure que la guerre s’enkyste et que l’antisémitisme gagne du terrain à l’étranger — ce qui nourrit son espoir de servir un jour comme soldat de combat.
« Il y a des gens qui aiment Israël et qui tiennent vraiment à faire quelque chose pour ce pays — des gens comme moi », dit-elle alors-même que ni elle ni la plupart des autres enfants de travailleurs étrangers ne sont juifs.
« Nous venons là et — malgré toute la haine du monde — nous sommes là pour apporter de l’aide », ajoute Arpon. « Nous ne demandons rien en retour ; nous voulons juste nous engager. »

Pour d’autres, l’envie de faire son service est lié à un drame personnel.
Justice explique au Times of Israel que l’un de ses amis proches vivait dans une communauté près de la frontière de Gaza.
« Malheureusement, ses proches et lui ont été tués », confie Justice. « Ils ont été les premières victimes dans [le kibboutz] Kfar Aza. »
Cette tragédie n’a fait que renforcer son envie de faire son service, en hommage à son ami.
Dans la société mais en dehors du système
Pour Justice, les obstacles pour y parvenir sont douloureux, présents depuis les bancs de l’école. Il se souvient du jour où un officier de l’armée israélienne est venu parler de la conscription dans l’armée.
« Une heure plus tôt, mon professeur est venu me voir et m’a dit : ‘Si tu veux, tu n’es pas obligé de venir en cours’ ». Confus, Justice lui a demandé pourquoi. Il suivait les mêmes cours que ses camarades et avait derrière lui 12 années d’études au sein du système scolaire israélien, avec les meilleures notes qui soient.
« C’est là que j’ai compris que j’étais différent », se souvient-il.
Neel Vicente, qui est originaire de Tel Aviv et dont la mère est originaire des Philippines et le père, de Maurice, a grandi en espérant un jour faire son service militaire, et a fait partie du mouvement de jeunesse Tzofim (Scouts) — un pilier de la vie civique israélienne.
« C’est là que j’ai appris à connaître Israël et à aimer encore davantage ce pays », confie-t-elle.
Vicente, qui rêve de servir au sein de la brigade Golani ou des Parachutistes, a des amis qui ont déjà reçu leur avis de conscription à la fin du lycée.
« Cela m’a contrariée parce que je ne pouvais pas [m’engager] — parce qu’ils ont une carte d’identité israélienne et moi non », explique la jeune femme de 18 ans.
Arpon évoque plus ou moins la même chose. Quand ses camarades ont commencé le processus d’enrôlement, elle a continué d’attendre une convocation qui n’est jamais arrivée.
« Quand on en a parlé en classe, j’ai compris que j’étais différente », souligne-t-elle. « Je n’ai jamais rien reçu de l’armée. J’espérais que ce soit un oubli accidentel. »
Elle en a alors parlé à ses professeurs pour obtenir des conseils, mais il est vite apparu que la situation échappait à leur contrôle.
« À la fin de la classe de Terminale, j’ai vu que tout le monde s’engageait et que j’étais la seule dans mon cas , » poursuit-elle.
Pour la plupart des enfants de travailleurs étrangers, l’exclusion de l’armée n’est qu’une des nombreuses difficultés liées à la vie de résident irrégulier.
Vicente explique que, faute de passeport, il ne peut pas quitter Israël — ce qui le prive de partir voyager, un rite de passage dont beaucoup de ses pairs profiteront à la fin de l’armée.

Joueur de basket-ball qui s’est frayé un chemin au sein de la ligue junior israélienne, il n’a pas la possibilité de jouer à titre professionnel pour une équipe de Premier League en raison de son statut juridique.
« Je ne suis pas considéré comme un joueur israélien », explique Justice. « C’est bizarre parce que je suis né ici, j’ai grandi ici, j’ai joué au basket ici dans la ligue junior — je suis on ne peut plus israélien. »
Une contribution plus significative
En entrant dans les bureaux de Zari Hazan & Co. à Tel Aviv, les visiteurs sont accueillis par une citation de Nelson Mandela : « Cela paraît impossible tant que ce n’est pas fait. » Un mantra qui se reflète dans l’histoire du sergent de première classe Cedrick Garin, 23 ans, ancien client du cabinet.
Le père de Garin avait été expulsé alors que Cedrick n’avait que 2 ans, le laissant à la garde de sa mère, une femme de ménage. Adolescent, Garin a abandonné le lycée et a brièvement eu des démêlés avec la justice avant de changer de vie.
En luttant pour s’engager dans l’armée israélienne, Garin a obtenu le droit de devenir soldat de combat au sein de la brigade Givati.

Le 22 janvier 2024, Garin opérait dans le sud de la bande de Gaza lorsqu’une grenade a explosé et provoqué l’effondrement de deux bâtiments, ce qui l’a tué, lui et 20 autres soldats. Il a été inhumé au cimetière militaire de Givat Shaul.
Lors de ses obsèques, son grand ami Armias Geneo a rappelé sa détermination à faire son service dans un rôle d’active.
« Cedrick m’avait dit qu’ils avaient voulu le mettre dans la police militaire. Mais cela ne lui suffisait pas — il voulait faire un service militaire plus significatif. Il voulait être soldat de combat », a rappelé Geneo. « Il ne les a pas lâchés… et a fini par faire partie de la brigade Givati. »
Selon Geneo, Garin était « un combattant parfait », qui avait un jour déjoué une attaque terroriste à Hébron en tirant dans la jambe de l’assaillant, et non dans sa tête. « La raison pour laquelle il n’a pas tiré dans la tête du terroriste, » a-t-il dit, « c’est parce qu’il y avait des civils et des enfants derrière lui. »

Garin tenait à aider financièrement sa mère pour qu’elle puisse arrêter de travailler, avant de fonder sa propre famille.
Heureux en mariage, il espérait un jour avoir « une maison en désordre pleine d’enfants et de bruit », a témoigné sa veuve, Daniela, lors des funérailles.
Dans une interview accordée en 2021 au site Internet de Tsahal, après avoir reçu une distinction, Garin avait expliqué avoir découvert sa vocation en faisant son service militaire.
« J’ai découvert [pendant mon service] que j’adorais ça… Chaque fois que j’étais de garde… je me disais ‘Les gens peuvent dormir en paix grâce à nous. Parce que je suis là’ ». « C’est ce que je veux faire toute ma vie. »
Le Times of Israël

