Le Pakistan se trouve aujourd’hui sur un fil, tiraillé entre rigidité idéologique et réalité géopolitique. La question qui plane sur sa diplomatie future est à la fois stratégique et existentielle : le Pakistan reconnaîtra-t-il Israël à mesure qu’il approfondit ses relations avec les États-Unis et l’Arabie saoudite ?

La réponse n’est pas aussi lointaine que les politiciens pakistanais voudraient le faire croire à leurs citoyens. Depuis plus de sept décennies, le Pakistan s’oppose fermement à la reconnaissance d’Israël, invoquant une position de principe sur la cause palestinienne. Il s’est présenté comme l’avant-garde idéologique de la solidarité musulmane, affirmant que tant que les Palestiniens n’auront pas obtenu un État indépendant, le Pakistan doit rester inflexible.

Mais derrière cette posture morale se cache une réalité plus dure, marquée par l’effondrement économique, la fragilité politique et la dépendance étrangère.

La politique étrangère du Pakistan n’est pas élaborée par son parlement, mais par les généraux de Rawalpindi. Et ces généraux sont désormais confrontés à de puissantes pressions internationales qui les obligent à faire des choix difficiles.

À l’avant-garde de ces pressions se trouvent les États-Unis. Washington a toujours traité le Pakistan de manière transactionnelle : des faveurs en échange d’un soutien stratégique.

Aujourd’hui, le Pakistan est au bord de l’asphyxie financière et implore les bailleurs de fonds internationaux de le renflouer, lesquels suivent les priorités géopolitiques américaines. Les États-Unis veulent un Moyen-Orient stabilisé. Ils veulent que le monde musulman intègre Israël à son système diplomatique. Pour Washington, le Pakistan est un pays trop important pour être ignoré et trop vulnérable pour résister aux pressions. L’argent prime sur l’idéologie, surtout lorsque la roupie est au plus bas.

Pourtant, si l’Amérique est le bâton, l’Arabie saoudite est la carotte – ou plus exactement, la bouée de sauvetage.

Aucun pays n’exerce une influence aussi forte sur la direction du Pakistan que l’Arabie saoudite, qui a maintes fois sauvé son économie, formé ses soldats et soutenu sa classe politique.

Alors que Riyad s’oriente prudemment vers une normalisation des relations avec Israël, le prétexte de longue date du Pakistan – selon lequel il ne fait que suivre l’Arabie saoudite sur les questions du monde musulman – s’évapore. Si le Serviteur des Deux Saintes Mosquées reconnaît Israël, le Pakistan perdra le voile idéologique derrière lequel il se dissimule. Il sera contraint de répondre à une question simple, mais dérangeante : si La Mecque et Médine peuvent se réconcilier avec Jérusalem, qu’est-ce qui rend le Pakistan plus saint que le cœur même de l’islam ?

Ceci révèle une autre facette du dilemme du Pakistan : la cause palestinienne, bien que forte sur le plan émotionnel, relève depuis longtemps davantage du symbolisme politique que d’un véritable activisme.

Ce même État qui prétend défendre les droits des Palestiniens ferme les yeux sur le génocide ouïghour en Chine. Il feint le silence face à la persécution des musulmans dans des royaumes amis du Moyen-Orient. Les principes ne guident pas la politique étrangère du Pakistan ; c’est la survie qui l’emporte.

Or, la survie engendre aussi la peur. Au Pakistan, le sentiment anti-israélien n’est pas qu’une simple opinion politique ; c’est une arme idéologique profondément ancrée. Les mouvements islamistes prospèrent sur la haine d’Israël, l’utilisant pour mobiliser les foules et déstabiliser les gouvernements. Reconnaître Israël serait perçu comme une trahison de l’islam lui-même.

Au Pakistan, la rue est imprévisible, instable et facilement manipulable. Islamabad craint des émeutes, des représailles militaires, une révolte du clergé et une insurrection extrémiste – une situation explosive dans un État qui peine déjà à maintenir sa cohésion.

L’Iran ajoute à la complexité de la situation. Le Pakistan partage une frontière avec Téhéran et une poudrière sectaire sur son sol. Si le Pakistan se rallie trop hâtivement à Israël, l’Iran pourrait riposter par le biais de milices, de réseaux de renseignement et de son influence énergétique. Le Pakistan est déjà aux prises avec des conflits internes et externes ; ouvrir un front avec l’Iran pourrait être catastrophique.

Et pourtant, malgré ces obstacles, un changement s’opère discrètement au sein de la structure du pouvoir pakistanais.

Et pourtant, malgré ces obstacles, un changement s’opère discrètement au sein de la structure du pouvoir pakistanais.

L’establishment militaire sait qu’Israël n’est pas un État comme les autres : c’est une puissance technologique. L’accès aux innovations agricoles israéliennes pourrait sauver les terres agricoles pakistanaises, aujourd’hui menacées. La coopération en matière de cybersécurité pourrait défendre ses infrastructures étatiques. Les technologies de traitement de l’eau de Tel-Aviv pourraient prévenir une catastrophe humanitaire. Dans l’esprit froid et calculateur de l’armée pakistanaise, les alliances se mesurent à leurs avantages stratégiques, et non à des slogans émotionnels.

Ainsi, la trajectoire future semble inévitable. Le Pakistan ne passera pas directement de l’hostilité à une normalisation diplomatique complète. Il progressera prudemment par étapes : réunions secrètes, coordination des services de renseignement, échanges informels, adoucissement du discours politique et, finalement, une campagne de communication contrôlée pour convaincre l’opinion publique.

Le moment venu, la justification sera soigneusement présentée comme une obéissance réticente aux dirigeants saoudiens : « Nous avons soutenu la Palestine jusqu’à ce que le Royaume d’Arabie saoudite choisisse la paix avec Israël », et ce jour approche ; le Pakistan suivra. Il ne célébrera pas ce moment. Il le subira. Il ne se vantera pas d’ouvrir un nouveau chapitre. Le Pakistan présentera ses excuses. Pourtant, il poursuivra son chemin, car l’avenir ne laisse aucune place aux vieilles rancunes.

Soyons clairs : la reconnaissance d’Israël ne sera pas une transformation audacieuse guidée par une vision. Ce sera une adaptation forcée, dictée par le désespoir économique. Les fondements idéologiques du Pakistan s’effritent sous le poids de la dette, de l’inflation, de l’extrémisme et de l’isolement. Lorsqu’un pays ne peut nourrir sa population, les slogans perdent leur éclat. Dans le combat entre principes et survie, le Pakistan a toujours choisi la survie, et cette fois-ci ne fera pas exception.

Alors, le Pakistan reconnaîtra-t-il Israël ? Pas aujourd’hui. Pas demain.

Mais les courants de la diplomatie internationale finiront par l’amener à prendre cette décision. Lorsque l’Arabie saoudite officialisera ses relations avec Israël, le Pakistan suivra.

En fin de compte, la reconnaissance d’Israël par le Pakistan sera moins un changement de politique étrangère qu’une reconnaissance de la réalité : aucune idéologie ne justifie l’effondrement national. Les alliances, comme la politique, sont dictées non par l’émotion, mais par la nécessité.

Dans un monde où Israël domine technologiquement et où l’Arabie saoudite gère le fonds de survie du Pakistan, résister n’est pas du courage, mais de la folie.

Le Pakistan peut retarder l’inévitable, mais il ne peut y échapper.

Source : Sunday Guardian & Israël Valley

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