Chine, Russie, Hamas-Israël : les nouvelles guerres d’influence
De la résurgence d’un récit russe anticolonial à la désinformation chinoise en passant par la bataille de communication entre Israël et le Hamas : une table ronde du Paris Defence and Strategy Forum (PDSF) s’est plongée au cœur des nouvelles guerres d’influence.
Le jeudi 14 mars, deuxième journée du Paris Defence and Strategy Forum, avait lieu la conférence “Stratégies narratives et discursives des États autoritaires et des démocraties” présidée par Maud Quessard (Institut de recherche stratégique de l’École militaire – IRSEM), avec les interventions d’Amélie Ferey (Institut français des relations internationales – IFRI), Paul Charon (IRSEM), et Maxime Audinet (IRSEM).
La compétition stratégique entre les États repose depuis longtemps sur des paramètres matériels bien définis : effectifs militaires, armement ou encore croissance économique.
Depuis quelques années cependant, une attention particulière est portée aux récits et discours de certains États, notamment les plus autoritaires, et à la dimension stratégique que peuvent prendre ces discours.
Le récit russe contemporain est marqué par la résurgence et l’actualisation de récits stratégiques déjà usités sous la période soviétique, opérant un renouvellement de la critique de l’Occident.
Deux évolutions du discours poutinien sont identifiées par Maxime Audinet, spécialiste de la Russie et chercheur « stratégie d’influence » à l’IRSEM : “On assiste à une véritable inflation lexicale du vocabulaire guerrier, et d’une rhétorique belliqueuse.”
Il note également une très nette résurgence du champ lexical de l’anticolonialisme, aussi bien dans les discours de Vladimir Poutine que dans la diplomatie publique russe.
Un récit anti(néo)colonial russe qui préexistait à l’agression de l’Ukraine, mais qui se voit renforcé et déployé avec encore plus de vigueur vers le « Sud global ».
Alors même que le pays est impliqué dans une guerre que certains observateurs qualifient d’impériale ou de néocoloniale, le récit russe produit une « inversion accusatoire » et se montre très critique envers l’interventionnisme occidental.
Côté chinois, les polémiques sur les droits humains, la situation au Tibet, les menaces de boycott occidentales : ces différents scandales qui avaient émaillé les Jeux olympiques de Pékin en 2008 ont durablement marqué le régime.
Les responsables politiques avaient alors déploré leur incapacité à produire un contre-discours capable d’atteindre les audiences internationales, en mettant l’innovation au service de la désinformation.
Sur le modèle de CNN ou d’Al Jazeera, le pouvoir chinois va ainsi développer plusieurs outils, dont la chaîne de télévision en langue anglaise CGTN.
L’objectif de ce nouvel outil d’influence est double selon Paul Charon, spécialiste de la Chine, et directeur du domaine « Renseignement, anticipation et stratégies d’influence » à l’IRSEM : « Recouvrir les voix dissidentes, tout en faisant mieux entendre la Chine ».
S’il est difficile de mesurer l’influence dans des espaces dématérialisés, Paul Charon note une capacité d’innovation en la matière côté chinois.
Du détournement de contes populaires à l’art propagandiste en passant par la création d’émissions de fact-checking à la chinoise (comme « Facts Tell »), la Chine dispose désormais d’une grande capacité discursive capable de façonner une part de l’opinion publique mondiale.
Dès le 7 octobre 2023 et les attaques terroristes du Hamas en Israël, une compétition des récits est à l’œuvre entre les deux camps.
Une communication assez fournie est disponible en ligne : il n’est pas difficile d’accéder à des images ou des vidéos amateurs tournés par des soldats, et rarement modérées.
Amélie Ferey, chercheuse et responsable du Laboratoire de recherche sur la défense (LRD), du Centre des Études de Sécurité de l’IFRI, remarque « deux tentatives de légitimation, deux narrations très distinctes sur le jus ad bellum (le droit de la guerre). »
Montrer aux audiences internationales la violence des attaques a vite été un des objectifs d’Israël à travers des campagnes numériques de sensibilisation, tandis que le Hamas se défend en expliquant “qu’il n’y a pas de civils en Israël [du fait du service militaire], c’est un pays de conscrits”. Des propos que l’on retrouve ensuite chez plusieurs influenceurs sur les réseaux sociaux.
La compétition discursive a acquis une importance cruciale dans la géopolitique mondiale. Les États capables de maîtriser et de diffuser habilement un récit, une vision du monde, ont la capacité d’influencer les perceptions, de forger des alliances ou de légitimer leurs actions.
La compréhension de cette dimension de la puissance étatique est indispensable pour appréhender les dynamiques complexes qui structurent les relations entre États.
Laisser un commentaire