Le discours public en Iran est actuellement marqué par un sentiment généralisé de « calme avant la tempête ». L’État tente de concilier un regain de dialogue diplomatique avec Washington et de fortes pressions économiques et sécuritaires, tant sur le plan intérieur qu’international. Tandis que les médias réformistes et modérés s’efforcent de susciter un optimisme prudent autour des pourparlers de Mascate, la presse conservatrice souligne une profonde méfiance envers l’Occident et insiste sur la nécessité de préserver la puissance militaire, quasi-seule garantie de la souveraineté iranienne.

La question nucléaire et les négociations avec l’Occident / AIEA.

L’actualité est marquée par une série de pourparlers indirects qui se sont tenus à Mascate, à Oman, entre le ministre iranien des Affaires étrangères, Seyed Abbas Araghchi, et les envoyés de Donald Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner. M. Araghchi a qualifié le début des discussions de « bon début », tout en soulignant que le processus d’instauration d’une relation de confiance reste long et complexe.

La position iranienne, telle que reflétée dans la presse, est sans équivoque. Les négociations se limitent strictement à la question nucléaire et à la levée des sanctions, avec un rejet catégorique de toute tentative d’élargir l’ordre du jour pour y inclure le programme balistique iranien ou son rôle régional. Dans une interview accordée à Al-JaziraAraghchi a déclaré que l’enrichissement de l’uranium est, de l’avis de Téhéran, un droit absolu qui doit se poursuivre, et que même les attaques militaires n’ont pas réussi à éliminer les capacités développées au fil des années.

Dans le même temps, le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, s’est déclaré prêt à reprendre la surveillance des installations clés. Les autorités iraniennes soulignent que la reprise d’une surveillance réglementée et mutuellement convenue est une condition essentielle à tout accord susceptible de rassurer les marchés et la communauté internationale quant aux intentions de l’Iran.

Politique étrangère et régionale

Le contexte régional et international présente un paradoxe. D’une part, les États-Unis relancent l’invitation à la négociation. D’autre part, la pression économique et militaire s’intensifie. Peu après les pourparlers de Mascate, Trump a signé un décret imposant un droit de douane de 25 % à tout pays commerçant avec l’Iran, une mesure présentée comme un nouvel élément de la politique de « pression maximale ».

Parallèlement, à Téhéran, l’inquiétude grandit face aux efforts israéliens visant à saper la diplomatie. Les médias iraniens affirment qu’Israël cherche à élargir les pourparlers à Washington pour y inclure non seulement la question nucléaire, mais aussi les missiles et l’engagement régional, limitant ainsi le rôle des médiateurs.

L’Iran, de son côté, s’efforce d’intégrer les pourparlers avec Washington dans un cadre régional plus large. Selon certaines informations, des consultations sont en cours avec le Qatar, l’Arabie saoudite et l’Égypte afin de forger un « consensus régional » pour soutenir la stabilité et prévenir une escalade vers une confrontation militaire de grande ampleur. Le message est clair : l’Iran ne recherche plus des négociations bilatérales isolées, mais souhaite au contraire s’associer aux principaux acteurs régionaux pour jouer un rôle stabilisateur et modérateur.

politique interne

Sur le plan intérieur, le gouvernement de Massoud Pezeshkian fait face à des critiques croissantes concernant son inefficacité et son décalage avec l’opinion publique. Le concept de « Vefaq », ou consensus national, que le président entendait ériger en principe fondamental de son administration, est désormais mis à l’épreuve par les factions les plus conservatrices du Majlis (Parlement iranien), qui perçoivent la simple reprise des négociations comme un signe de faiblesse.

Le ministre des Affaires étrangères, Araghchi, a lancé un appel public à l’unité nationale, arguant qu’une politique étrangère efficace exige un véritable consensus national, et non de simples déclarations publiques. À l’inverse, commentateurs et universitaires décrivent une dynamique inverse. Le professeur de sciences politiques Mohammad Mehdi Mojahedi a forgé l’expression « syndrome de gouvernance autistique », désignant un système politique qui a perdu la capacité d’écouter la société, se replie sur lui-même et privilégie la répression au détriment de la résolution des problèmes de fond.

Le chef du pouvoir judiciaire, Mohseni Ejei, a prôné une approche équilibrée, soulignant la nécessité de faire la distinction entre « les personnes qui ont commis des erreurs » lors des récentes manifestations et « les éléments guidés par l’ennemi ». Ce discours reflète une tentative d’adoucir l’image du système judiciaire, en maintenant le récit d’une menace extérieure comme principal prisme d’interprétation des mouvements de protestation.

économie

Sur le plan économique, la situation est souvent qualifiée d’« opération chirurgicale sans anesthésie ». Le gouvernement Pezeshkian poursuit une politique d’unification des taux de change, abolissant la monnaie préférentielle et instaurant un taux de change unique et plus élevé. Cette mesure a immédiatement entraîné une forte hausse du coût de la vie. Les indices de prix récents font état d’une augmentation particulièrement marquée des prix alimentaires, l’inflation annuelle approchant les 90 % pour le panier de produits alimentaires de base.

Les experts économiques avertissent que le soutien à la production nationale demeure le talon d’Achille de l’économie iranienne. Sans réformes structurelles profondes en matière d’allocation du crédit, de subventions et de structure budgétaire, les déficits persistants continueront d’alimenter l’inflation et d’éroder le pouvoir d’achat.

Le gouvernement a tenté de redorer son image et de créer un semblant de bien-être. Il a annoncé une augmentation des indemnités de congés payés des fonctionnaires à 10 millions de tomans et a mis en avant des données officielles faisant état d’exportations de pétrole record malgré les sanctions. Face à la flambée des prix, nombreux sont ceux qui considèrent ces mesures comme un simple palliatif à un problème systémique.

Société, protestation, femmes, droits de l’homme et culture

Le débat public reste marqué par les conséquences de la vague meurtrière de manifestations de décembre et janvier. Les médias alertent de plus en plus sur l’érosion du capital social et le sentiment croissant de désespoir chez les jeunes générations. Le sociologue Taghi Hoshyari Aramaki décrit un retrait silencieux de la classe moyenne de la vie politique. Ce groupe social, qui assurait autrefois la médiation entre la société et l’État, se désengage, laissant le champ libre à une confrontation directe entre les structures du pouvoir étatique et l’ensemble des citoyens.

En matière de droits des femmes, l’une des évolutions récentes les plus marquantes est l’annonce de l’ouverture du permis de conduire moto aux femmes. Cette mesure est présentée comme un signe d’ouverture partielle et une réponse concrète, quoique largement symbolique, à la pression sociale croissante.

Dans le domaine culturel, le 44e Festival du film Fajr est devenu, de manière implicite, une plateforme de critique sociale. Malgré les contraintes de la censure, les cinéastes et les professionnels du cinéma s’efforcent de donner voix aux luttes publiques quotidiennes et de dépeindre le fossé entre le discours officiel et la réalité vécue.

Conclusion

Globalement, le discours iranien actuel reflète un État à la croisée des chemins. D’un côté, une fenêtre diplomatique s’ouvre à Mascate, portée par des promesses de réformes économiques. De l’autre, l’inflation galopante, l’érosion du capital social et un système politique de plus en plus accusé de faire la sourde oreille aux préoccupations de la population. Dès lors, l’expression « le calme avant la tempête » n’est pas qu’une simple métaphore. Elle décrit une situation où le moindre progrès, voire une seule erreur d’appréciation grave, pourrait précipiter le système dans la tourmente.

source: Le Centre de Jérusalem pour la sécurité et les affaires étrangères
 

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