Le Premier ministre israélien a lancé un pavé dans la marre en annonçant son intention de se passer de l’aide militaire américaine d’ici dix ans ; des promesses d’un côté, une réalité complexe de l’autre.

Le soutien financier du gouvernement américain à Israël est une des manifestations les plus tangibles de l’alliance stratégique entre les deux pays. Certes, l’aide des Etats-Unis a évolué au fil des années, tout en étant périodiquement remise en cause par les dirigeants politiques comme par l’opinion publique.

Durant les 18 années passées à la tête du pays, Benyamin Netanyahou a toujours été un fervent partisan de la poursuite de l’aide américaine ; en 2016, il n’hésitera pas à demander au président Obama de renouveler le soutien financier des Etats-Unis pour la décennie 2019 à 2028.

En dépit des mauvaises relations que les deux dirigeants entretenaient, Obama se montrera particulièrement généreux : l’aide américaine fit un bond de 26%, passant de 3 à 3,8 milliards de dollars par an pendant dix ans.

Argumentation économique

Qu’est-ce qui a pu amener le Premier ministre Netanyahou à changer d’avis, au point de remettre en cause les intérêts israéliens comme américains ? Il faut se rendre à l’évidence :  le soutien américain n’est pas seulement financier, il est aussi politique et géostratégique.

On pourrait être tenté de dire qu’Israël a les moyens de se passer des 3,8 milliards $ offerts par les Etats-Unis ; cette aide ne paraît pas essentielle puisqu’elle équivaut à seulement 0,6% du PIB israélien, une goutte d’eau dans la richesse créée chaque année par l’économie d’Israël.

La manne américaine, équivalente à 12 milliards de shekels, représente une somme que le budget israélien pourrait financer aisément : il suffirait de rogner dans les dépenses de fonctionnement du gouvernement et dans les fonds politiques pour dégager aisément et annuellement une somme semblable.

Le Premier ministre israélien a argumenté sa proposition en indiquant que le pays avait atteint sa maturité et que son économie atteindra d’ici une décennie 1.000 milliards de dollars. Si l’argument est économiquement juste, il masque une autre réalité : l’aide américaine n’est pas seulement une question d’argent, c’est aussi la contrepartie d’une alliance stratégique et militaire.

Instrumentalisation politique

Si l’aide américaine nuit à la souveraineté et l’indépendance d’Israël, c’est surtout en période de guerre. C’est bien l’aide des Etats-Unis qui a permis à Israël de surmonter les deux années de guerre à Gaza sans trop de difficultés économiques :

  • le gouvernement américain a financé presque la moitié des dépenses militaires d’Israël en accordant une aide d’urgence de 14 milliards de dollars (qui s’est ajoutée à l’aide annuelle de 3,8 milliards $) ;
  • sans l’aide américaine, Israël aurait dû relever davantage les impôts et réduire sensiblement les services publics aux citoyens ;
  • le système israélien de défense s’essouffle, il a reçu pour 2026 un budget de moitié la somme demandée par les militaires ;
  • la baisse de l’aide américaine ne réduira pas l’indépendance d’Israël car les trois-quarts des importations israéliennes d’armes viennent des Etats-Unis ;
  • les industries israéliennes d’armement qui bénéficient d’une partie de l’aide américaine pâtiront de la fin de cette manne annuelle.

En 2026, si Israël a les moyens financiers de se passer de l’aide américaine (voire de la réduire), l’Etat juif ne peut se permettre de perdre son fidèle allié américain.

En définitive, Netanyahou instrumentalise l’aide américaine au détriment des intérêts israéliens ; par son annonce fracassante, le Premier ministre a pris le risque de fragiliser l’engagement des Etats-Unis aux côtés d’Israël.

Quant au président Trump, il a vite relevé le défi lancé par Netanyahou ; il a proposé une baisse des droits de douane sur les marchandises israéliennes en échange du renoncement israélien à l’aide américaine…

à propos de l’auteur
Jacques Bendelac est économiste et chercheur en sciences sociales à Jérusalem où il est installé depuis 1983. Il possède un doctorat en sciences économiques de l’Université de Paris. Il a enseigné l’économie à l’Institut supérieur de Technologie de Jérusalem de 1994 à 1998, à l’Université Hébraïque de Jérusalem de 2002 à 2005 et au Collège universitaire de Netanya de 2012 à 2020. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles consacrés à Israël et aux relations israélo-palestiniennes. Il est notamment l’auteur de « Les Arabes d’Israël » (Autrement, 2008), « Israël-Palestine : demain, deux Etats partenaires ? » (Armand Colin, 2012), « Les Israéliens, hypercréatifs ! » (avec Mati Ben-Avraham, Ateliers Henry Dougier, 2015) et « Israël, mode d’emploi » (Editions Plein Jour, 2018). Dernier ouvrage paru : « Les Années Netanyahou, le grand virage d’Israël » (L’Harmattan, 2022). Régulièrement, il commente l’actualité économique au Proche-Orient dans les médias français et israéliens.
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