EDITORIAL. SABINE ROITMAN POUR ISRAELVALLEY. Israël n’est pas seulement à l’intersection des principales plaques tectoniques. Situé au confluent de trois continents, il était aussi dès l’époque biblique le lieu de passage des conquérants, et il reste de nos jours un carrefour où se croisent les intérêts majeurs des superpuissances.

La guerre actuelle entre le Hamas et Israël, est tout autant une guerre à laquelle se livrent d’un côté l’Iran, la Russie et la Chine, et de l’autre les Etats-Unis, l’Occident et les pays des Accords d’Abraham. Il est clair que c’est l’Iran qui a déclenché l’attaque et le pogrom du 7 octobre via son proxy le Hamas. A cause de sa haine d’Israël et de sa volonté d’établir à terme un califat chiite mondial bien sûr. Mais ce qui a sans doute décidé l’Iran à le faire maintenant, ce sont les intérêts économiques qu’il partage avec ses alliés russes et chinois.

 

Il fallait à tout prix stopper immédiatement le rapprochement de l’Arabie Saoudite avec Israël qui semblait sur le point d’aboutir, afin d’empêcher la naissance du projet américain « Corridor de la Paix » qui, partant de l’Inde, devait passer par les Émirats, Bahreïn, l’Arabie Saoudite, la Jordanie et Israël, allant ensuite de là jusqu’en Grèce, à Chypre et en Europe. Un seul maillon manquait à cette chaîne et c’était justement l’Arabie Saoudite, pas encore intégrée dans les Accords d’Abraham.

 

Or ce projet américain venait contrecarrer le contrôle par la Russie d’un marché européen de l’énergie déjà perturbé par la guerre en Ukraine. Car si la Russie approvisionne l’Europe en énergie par le nord et la mer Baltique, les Etats-Unis avaient prévu de rivaliser avec elle par le sud en passant par la Méditerranée. Le contrôle de l’Europe qui pour le moment est encore aux mains des Russes pouvait ainsi revenir entre celles de l’Occident.

 

Jusqu’à la guerre en Ukraine, la Russie fournissait en effet à peu près 50 % de tout le gaz européen, chiffre tombé à 20 % après les sanctions qui ont suivi le déclenchement de la guerre, et aujourd’hui à 13%. Malgré ces sanctions et rien que l’année dernière, la Russie a encore empoché la somme astronomique de 138 milliards de dollars avec ses exportations de gaz, auxquelles s’ajoutent 218 milliards de dollars d’exportations de pétrole.

 

Tout cela a commencé après le 11 septembre alors que les USA étaient empêtrés en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie. Pendant ce temps-là, Poutine s’affairait pour rendre la Russie indispensable à l’Europe. Le projet russe de pipeline NordStream a été construit à une vitesse record au cours des 20 dernières années, et en 2020 la Russie a de plus mis en place avec la Turquie le TurkStream qui amène le gaz russe en Europe. Elle a même essayé depuis peu de s’implanter plus à l’Est et vers le Golfe avec l’aide de la Chine. Sauf que la guerre d’Ukraine a rebattu toutes les cartes.

 

Bien qu’un peu tard, les Etats-Unis se sont réveillés et ont cherché un moyen de reprendre le contrôle qu’ils avaient perdu, la crainte de l’Occident étant que la Russie et la Chine n’utilisent contre lui cette puissance que représentent les ressources énergétiques. Crainte qui a été confirmée au moment de la guerre en Ukraine lorsque, comme ultimatum, la Russie a fermé ses robinets aux Européens qui soutenaient les Ukrainiens. Sans compter que l’un des pipelines NordStream reliant la Russie à l’Allemagne a subi une attaque terroriste, faisant grimper en flèche les prix du gaz à travers l’Europe.

 

Réalisant qu’ils devaient réagir à cette situation, Les Occidentaux ont commencé à réduire leur dépendance à la Russie comme fournisseur d’énergie de l’Europe. Ils ont abandonné le projet de nouveau gazoduc Nordstream2, ont commencé à importer davantage de gaz des États-Unis et à se diriger vers du gaz propre (hydrogène) ne passant pas par les canalisations de Poutine.

 

Les Etats-Unis ont de plus élaboré avec leur mégaprojet de « Couloir de la Paix » une solution de grande envergure : puisque Poutine a atteint l’Europe par le nord, l’Amérique l’approvisionnera par le sud. Dès le 9 septembre Biden annonçait au sommet du G20 son « Peace Rail », colossal investissement régional destiné à changer la donne. Il s’agit non seulement d’un réseau ferroviaire à grande vitesse qui transportera les marchandises de l’Inde à l’Europe en passant par les pays des accords d’Abraham, mais aussi d’un gazoduc avancé, le rail transportant pétrole, armes et marchandises, le gazoduc transportant du gaz propre. Le contrôle de l’Europe reviendrait ainsi aux mains de l’Occident.

 

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, parle elle aussi le même jour de la future construction d’un « gazoduc propre », à savoir de transfert d’hydrogène gazeux, plus respectueux de l’environnement et plus efficace à utiliser, un pipeline donc plus moderne qui rendrait obsolètes les canaux russes.

 

Il ne manquait qu’une pièce au puzzle : l’Arabie Saoudite, qui n’avait pas de relations diplomatiques avec Israël. Or cette puissance sunnite cherchait également une solution pour exporter son gaz de la région. Menacée par les chiites du Yémen proxies de son ennemi l’Iran, allié de la Russie et de la Chine et possédant presque déjà l’arme nucléaire, l’Arabie Saoudite sunnite était sur le point de choisir le camp occidental. Avec ce plan américain les marchandises arriveraient d’Inde en Europe via la Méditerranée en court-circuitant la Chine. Et l’Arabie Saoudite, déjà en concurrence avec l’Iran, y gagnerait une alliance militaire avec l’Amérique et Israël.

 

Ce pipeline ferroviaire en provenance d’Inde devait également être relié au pipeline résultant de l’accord de janvier 2020 entre Netanyahu et les dirigeants grecs et chypriotes : le pipeline EastMed entre Israël et la Grèce, puis de là vers l’Italie, devrait être le plus grand au monde. Le mouvement s’est accéléré au cours de l’été 2023, lorsque Biden et Netanyahu ont commencé à parler d’une paix historique avec l’Arabie saoudite, puis lorsque pendant ce fameux sommet du G20 le prince héritier saoudien a annoncé – avant même la signature d’un accord de paix avec Israël – que son pays investirait environ 20 milliards de dollars dans le projet.

 

Ces ambitions contrariaient de toute évidence celles de la Russie, de la Chine et de l’Iran. Ce dernier, qui possède les deuxièmes plus grandes réserves de gaz naturel au monde après la Russie, est aussi celui qui bénéficie le plus de sa collaboration avec elle : grâce aux infrastructures aimablement fournies par Poutine, l’Iran vend même du gaz à… l’Occident. En juillet dernier, l’Iran a par ailleurs signé avec le russe Gazprom un accord de 40 milliards de dollars pour construire en Iran même des complexes de GNL et pour développer les champs gaziers iraniens.

 

Dans ce contexte, un traité entre l’Arabie Saoudite sunnite et Israël était catastrophique, car il permettait de relier l’Arabie Saoudite à la puissance militaire d’Israël et Israël à la puissance financière de l’Arabie Saoudite, les positionnant tous deux comme des acteurs centraux sur le marché mondial de l’énergie. C’était pour l’Iran un casus belli qu’il est parvenu à matérialiser le 7 octobre.

 

Cet allié de la Russie a bien compris que le seul moyen de stopper ce rapprochement consistait à soulever les masses populaires musulmanes du monde contre Israël. L’Iran a donc élaboré un plan machiavélique : il lui fallait non seulement « activer » le Hamas mais surtout le préparer à une attaque tellement féroce qu’Israël ne pourrait que réagir violemment. Grâce à sa maîtrise des fake news, de propagande et de vidéos mensongère propagées sur les réseaux sociaux dont il est devenu expert, l’Iran avec son proxy le Hamas ont soulevé les populations musulmanes à travers le monde, y compris en Arabie Saoudite, et sont parvenus, au moins pour le moment, au résultat recherché : l’Arabie Saoudite a coupé avec Israël et tout accord semble repoussé sine die.

 

Il ne faut jamais oublier que c’est en Perse qu’a été inventé le jeu d’échecs…

 

Sabine Roitman

 

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