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FIGURE LIBRE – Total et la France : l’essence du pouvoir, par Michaël Darmon

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ADL’Etat français utilise Total comme un exutoire et un outil de diplomatie parallèle

« Total est une entreprise privée, nous ne sommes pas présents au capital ». Lors d’une émission télévisée consacrée aux questions internationales sur France 2, le 12 octobre, le président de la République répondait à une question concernant le gigantesque projet d’oléoduc de Total en Ouganda.

Une nouvelle occasion de rappeler que l’Etat français n’a pas de lien organique avec la plus puissante entreprise française. Factuellement, c’est incontestable. Pourtant, à en juger par la place qu’occupe Total – aujourd’hui TotalEnergies – dans l’actualité nationale et internationale, on peut se demander s’il ne faudrait pas créer un poste ministériel en charge des relations avec Total, tant l’énergéticien truste la puissance publique.

Total se retrouve en première ligne sur le premier grand conflit social du deuxième quinquennat Macron. La grève dans les raffineries met la France presque à l’arrêt. Commencée dans l’indifférence quasi générale, la grève, déclenchée par la CGT pour l’augmentation des salaires, tourne à la crise politique.

Malgré les concertations quotidiennes entre le gouvernement et Total, qu’il s’agisse du bouclier tarifaire mis en place pour lutter contre l’inflation ou des questions liées à la transition énergétique, en pleine crise de l’approvisionnement de l’énergie due à la guerre en Ukraine, personne au sein de l’exécutif n’a été interpellé – voire informé ? – de la dégradation du climat social au sein de l’entreprise Total.

Le président des Hauts de France, Xavier Bertrand, avait été le seul à adresser un signal d’alerte à Matignon, resté lettre morte. « Pas de pénurie, juste quelques points de tension », avaient minimisé les ministres. « Pas des panique », avait aussi lancé Emmanuel Macron lors d’un déplacement à Prague. Alors que les Français s’inquiétaient de leur jauge en baisse, le gouvernement a ainsi, d’abord, choisi de garder sa réserve sur le dossier.

Mais, lorsque Elisabeth Borne est partie en Algérie avec 16 ministres pour tenter une énième lune miel avec le pouvoir en place et que la crise a explosé, elle a été obligée de commenter, depuis Alger, la pénurie française, pendue au téléphone avec les dirigeants de Total.

Les stocks stratégiques étaient débloqués pour fluidifier l’approvisionnement. Trop peu, trop tard. Le conflit social entrait dans sa phase d’enlisement. Dès lors, les pouvoirs publics avaient déjà perdu la main et la mécanique bien identifiée en Macronie en cas de crise s’est enclenchée à nouveau : manque d’anticipation, mauvaise communication, échec des solutions.

Le « pas de pénurie d’essence ! » de 2022 fait écho au « pas de pénurie de masques ! » de 2020. Résultat, le taux de confiance envers l’exécutif continue de se dégrader.

En donnant le coup d’envoi de la rentrée sociale sur les salaires, il faut souligner que la CGT a bien choisi sa cible : TotalEnergies est une entreprise à la fois fantasmatique et stratégique. Avec plus de 16 milliards de bénéfices réalisés, elle occupe une place bien définie dans l’imaginaire français qui honnit les riches. La rationalité ne compte pas dans cette histoire : personne ne retient que les bénéfices sont réalisés principalement à l’étranger, ni que Total, ne pratiquant pas d’optimisation fiscale, paye ses impôts en France.

Contre l’entreprise, la vindicte est totale. Il faut lui couper la tête, toujours. Total symbolise l’or noir, les liens incestueux supposés ou avérés avec les régimes – peu souvent démocratiques

Contre l’entreprise, la vindicte est totale. Il faut lui couper la tête, toujours. Total symbolise l’or noir, les liens incestueux supposés ou avérés avec les régimes – peu souvent démocratiques – des zones d’extraction et détient les moyens de faire tourner un pays ou de le mettre à l’arrêt en vendant son essence aux particuliers et aux entreprises.

L’entreprise extrait et raffine la ressource qui a construit le XXe, qui fut le siècle du pétrole. Total Energies est un fleuron national qui fleure toujours bon le scandale. L’Etat français utilise Total en même temps comme un exutoire et un outil de diplomatie parallèle. En cela, la France et Total ont destins liés.

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Dernier exemple en date, loin des négociations salariales avec la CGT et du conflit hexagonal qui domine l’actualité : l’accord historique entre Israël et le Liban sur les délimitations des zones maritimes qui sont également des champs sous-marins de gaz. Une décennie de négociations, une accélération sous l’égide des Etats Unis et une solution trouvée entre deux pays, techniquement en guerre.

Laissons aux politiques des deux côtés le droit de faire leur travail c’est-à-dire de parler à leurs opinions : certes, cet accord n’est pas un traité de paix. Mais le dégel historique entre la Chine et les Etats-Unis n’a-t-il pas débuté jadis par une banale partie de tennis de table aux dimensions symboliques ?

L’opérateur qui a rendu cet accord possible entre Israël et le Liban est… l’entreprise Total

Fait important dans ce dossier : l’opérateur qui a rendu cet accord possible entre Israël et le Liban est… l’entreprise Total. C’est, selon les termes de l’accord, TotalEnergies, une des entreprises du consortium, qui exploitera pour le Liban le gaz dans la zone contestée dite de Cana, et qui reversera à Israël une compensation pour ses droits minoritaires d’exploitation dans cette zone.

Autre fait marquant et corolaire : La France a fortement pesé dans l’aboutissement de cet accord. On comprend mieux le sens du déplacement éclair de Yair Lapid à Paris, à peine désigné Premier ministre en Israël, pour rencontrer son ami Emmanuel Macron.

A l’époque, selon des sources israéliennes, il ressortait que les deux dirigeants avaient surtout parlé de la situation au Liban. On comprend mieux aujourd’hui pourquoi : la présence de Total au cœur de l’accord gazier entre le Liban et Israël permet à la France de faire un retour – et pour la première fois avec efficacité- dans le dossier du conflit entre Israël et ses voisins. Les liens entre la France et le Liban, et entre Total et la France, dessinent un cadre géopolitique nouveau dans une région où la France a perdu depuis des années en influence.

C’est dire si le pouvoir français est disposé à « réquisitionner » TotalEnergies, chaque fois que les intérêts du pays seront en jeu. S’il est vrai que La France n’est pas actionnaire de l’entreprise, il n’en demeure pas moins que l’état actionne Total.

Michaël Darmon, Editorialiste i24 news      

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