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LIBRE PAROLE. Un article de Pierre Haski sur Zeev Sternhel. « Mort à l’âge de 85 ans, Zeev Sternhel était porteur d’un avertissement lancé avec plus d’intensité encore à la fin de sa vie, aux deux pays chers à son cœur : Israël et la France. Son message d’historien : aucune société n’est immunisée contre la dérive vers le fascisme, ni en Israël, ni en Europe.

Comme l’écrivait hier le quotidien israélien Haaretz, Zeev Sternhel sera passé dans sa vie de victime du fascisme, à spécialiste du fascisme, sur lequel il a beaucoup écrit. Il appartenait à cette génération qui a tout connu, le pire et parfois le meilleur. Né en Pologne avant la guerre, il a vu sa famille décimée par les nazis. Passé par la France, il a rejoint le tout nouvel État d’Israël à l’âge de 16 ans ; il a participé à quatre guerres … et vu fondre son idéalisme.

Sa vie et sa mort s’entremêlent avec l’histoire d’Israël, d’abord pour l’épouser fidèlement, puis pour s’en éloigner, au point d’être devenu un intellectuel dissident dans son propre pays. Ayant participé à la création du mouvement « La Paix maintenant », il a été blessé en 2008 dans un attentat à la bombe commis par un extrémiste juif qui le considérait comme un « traître ».

Symboliquement, sa disparition reflète celle du mouvement pacifiste israélien, qui ne parvient plus à se faire entendre alors qu’Israël s’apprête à franchir un pas décisif, avec l’annexion d’une partie de la Cisjordanie occupée.

Zeev Sternhel m’avait donné son explication pour ce déclin des pacifistes, lorsque je l’avais interviewé pour la dernière fois, en 2016. Il parlait de la « fatigue » d’un mouvement de masse qui n’a pas réussi à atteindre ses objectifs, et n’a pas su se transformer en courant politique. Et de la forte poussée nationaliste, plus forte en Israël que toute autre préoccupation.

L’échec de la paix d’Oslo, signée en 1993 entre le gouvernement travailliste Rabin-Pérès, et Yasser Arafat, pèse lourd dans ce constat. L’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 par un extrémiste juif a donné un coup d’arrêt à un processus de paix imparfait.

Depuis, la demande de paix n’a cessé de diminuer au profit d’une exigence de sécurité d’abord perçue en termes militaires. Zeev Sternhel était d’un avis radicalement différent, mais devenu marginal dans la société.

Les Israéliens sont partagés face à ce projet d’annexion qui ferme définitivement la porte à la solution des « deux États ». Il y aura des oppositions, mais la gauche pacifiste, dont Sternhel était l’un des intellectuels les plus éminents, a disparu du champ politique pour se retrouver dans la société civile.

D’autant qu’aujourd’hui, le pouvoir est partagé entre Benyamin Netanyahou et son rival électoral des deux dernières années, le centriste Benny Gantz. Toute opposition en est affaiblie.

Ce constat avait amené Zeev Sternhel, peu avant sa disparition, à souhaiter que l’Europe sanctionne Israël en cas d’annexion. Cet espoir d’un appui extérieur parait d’autant moins réaliste qu’Israël sait qu’au moins jusqu’en novembre, il bénéficiera du soutien total de Donald Trump.

Les pacifistes israéliens ont perdu l’une de leurs voix à un moment où ils ne sont plus entendus. L’histoire dira si Zeev Sternhel était une des dernières voix de la raison, ou un Cassandre excessif ».

Pierre Haski, Journaliste
https://www.franceinter.fr
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