Dec 26

Jérusalem : comment une "petite bourgade" est devenue le centre du monde

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IsraelValley Desk | Culture

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Pour la première fois, Jérusalem est l’objet d’un véritable travail d’histoire urbaine, de la construction du premier Temple à l’époque contemporaine. Entretien avec Vincent Lemire, coordinateur de “Jérusalem. Histoire d’une ville-monde”.

Vincent Lemire est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée et directeur du projet Open Jerusalem. Avec Katell Berthelot, Julien Loiseau et Yann Potin, il signe «Jérusalem. Histoire d’une ville-monde» (Flammarion, 2016).

– L’OBS. Y a-t-il des raisons géographiques à ce que Jérusalem soit devenue une ville sainte pour les trois monothéismes?

– Vincent Lemire. Quand vous arrivez au sommet du mont des Oliviers, vous êtes à 800 mètres d’altitude, avec d’un côté le désert et de l’autre côté une pente qui dévale vers la plaine côtière menant à Tel-Aviv, Jaffa, la Méditerranée et l’Europe. Jérusalem est une ville de montagne, comme les autres villes saintes qui se trouvent le long de cette ligne de crête: Naplouse, Bethléem et Hébron. Or, dans toutes les traditions monothéistes, la dichotomie entre le désert et la plaine – le monde des morts et le monde des vivants – occupe une place essentielle. Par ailleurs la montagne est le lieu de communication directe avec le Très-Haut. Il est donc probable que malgré les contraintes du site, les pentes rudes et la rareté de l’eau, la géographie ait joué un rôle décisif dans le destin de cette petite bourgade.

– Lorsqu’on fait l’histoire de Jérusalem, quel statut faut-il accorder à la Bible ?

– Pour contrer le discours des sionistes religieux qui brandissent la Bible comme un titre de propriété, les exégètes hypercritiques veulent proscrire tout usage historique du texte biblique, au prétexte qu’il est en partie légendaire. Mais si on disposait d’un tel texte pour n’importe quelle autre ville du monde, personne ne discuterait son utilisation.

Se servir aujourd’hui du texte biblique à des fins juridiques et politiques est délirant – comme si un Allemand venait réclamer la Bourgogne en souvenir des Burgondes. En revanche, c’est un texte historique, et on a choisi de le considérer comme tel, en le croisant avec d’autres sources. Jérusalem est comme un emballage de Christo: sous la toile tissée de textes et d’interprétations, il y a une ville, et on ne peut pas en raconter l’histoire sans faire l’histoire des textes qui la recouvrent.

– A partir de quand a-t-on la certitude que Jérusalem fut le lieu d’un culte juif ?

– L’installation d’un culte monothéiste permanent sur l’acropole, qui est aujourd’hui l’esplanade des Mosquées, remonte vraisemblablement au Xe siècle avant notre ère, même si un sanctuaire cananéen occupait sans doute la même colline plusieurs siècles auparavant. Cela correspond assez bien à la chronologie biblique: David apporte l’Arche d’Alliance à Jérusalem, et son fils Salomon construit le premier Temple. La ville devient alors un lieu de pèlerinage et commence à être décrite comme le centre du monde. Une «ville-monde», déjà.

Ce premier Temple est détruit au VIe siècle par les Babyloniens mais reconstruit cinquante ans plus tard: c’est le second Temple, qui a été largement réaménagé par Hérode juste avant la naissance de Jésus. Ce qu’on a sous les yeux aujourd’hui – et notamment le mur des Lamentations -, ce sont les structures du second Temple, qui a entièrement recouvert et fait disparaître le premier.

– Pourquoi Hérode décide-t-il d’agrandir et d’embellir le Temple?

– Hérode est un roitelet juif à la solde des Romains. Son but est d’apaiser les sectes juives de la région, dans un contexte effervescent: l’occupation romaine est mal vécue car elle entre en contradiction avec l’identité juive monothéiste. De ce point de vue, rénover et agrandir le Temple est une stratégie payante. Sauf qu’il n’a été terminé que dans les années 50 de notre ère, juste avant d’être détruit à nouveau par les légions romaines en 70. Quand Jésus «chasse les marchands du Temple», il faut donc imaginer que c’est au milieu d’un vaste chantier !

– Votre livre n’accorde à la mort de Jésus que deux lignes, qui disent qu’elle est anecdotique sur le moment…

– Yehoshua Ben Yosef (Jésus) est un juif très pieux, libertaire, opposé à l’occupation romaine et aux clergés en place, qui fait une lecture décapante des textes bibliques et qui se proclame messie, ce qui n’a rien d’original à l’époque. Pour le pouvoir en place, il n’est rien d’autre qu’un rabbin particulièrement écouté, un agitateur qui trouble l’ordre public et qui doit donc être mis à mort. Dans l’histoire du maintien de l’ordre sous l’occupation romaine, c’est un banal fait divers.

– Comment Jérusalem devient-elle la ville-centre du monde chrétien ?

– Par une très lente déjudaïsation des traditions – comme le sacrifice d’Isaac ou l’onction de David – qui se déplacent de quelques centaines de mètres, du mont du Temple vers le Saint-Sépulcre, de l’Ancien Testament vers le Nouveau Testament. Cela prend plus de deux siècles, depuis la conversion de l’empereur Constantin en 325 jusqu’à la fin du VIe siècle, c’est-à-dire quelques décennies seulement avant la première conquête islamique.

– Pourquoi la ville représente-t-elle un tel enjeu pour l’islam naissant, en 638 ?

– Jérusalem est prise au tout début de l’ère islamique. C’est la ville de tous les prophètes qui ont précédé Mahomet. Le dôme du Rocher est le plus ancien monument islamique conservé à ce jour. Il a été construit en 691, soit avant même la fixation du texte coranique, ce qui explique l’extrême sensibilité du monde musulman vis-à-vis de Jérusalem. Quand ils arrivent à Jérusalem, les musulmans sont scandalisés par le champ de ruines laissé par des Byzantins qui avaient éliminé le culte juif. Le dôme du Rocher se veut un message adressé aux juifs pour proclamer que l’islam vient restaurer le Temple et conclure l’histoire sainte.

– Quatre siècles plus tard, Saladin joue aussi les juifs contre les chrétiens quand, reprenant la ville aux croisés, il permet aux juifs de pratiquer à nouveau leur culte…

– Les identités sont malléables et se reconfigurent selon les contextes politiques. Aujourd’hui, c’est l’opposition entre judaïsme et islam qui paraît structurante, mais historiquement l’antijudaïsme chrétien a été bien plus prégnant que l’antijudaïsme musulman. Au Moyen Age, ce sont les croisés qui ont expulsé les juifs de Jérusalem, alors que les souverains musulmans les ont laissés s’y installer, d’abord parce qu’ils cherchaient à les convertir, ensuite parce que l’islam se veut couronnement de la prophétie des origines.

– Quand l’opposition entre islam et judaïsme devient-elle structurante dans l’histoire de la ville ?

– En avril 1920 ont lieu les premiers affrontements entre la population locale à majorité musulmane et des migrants juifs. Il y aura ensuite les émeutes du Mur en 1929, les synagogues brûlées par l’armée jordanienne en 1948, les tombes vandalisées dans le cimetière juif du mont des Oliviers… Une autre histoire a commencé: un antisémitisme musulman indexé sur le projet sioniste et le conflit israélo-palestinien. L’opposition entre juifs et musulmans dure jusqu’à aujourd’hui, mais si on la replace dans le temps long, elle n’est qu’une griffure sur l’histoire de la ville.

– Comment expliquer cette griffure ?

– Par la nationalisation des identités religieuses. Pendant plus de deux mille ans, Jérusalem a été intégrée dans des empires – romain, byzantin, omeyyade, fatimide, mamelouk, ottoman, britannique… Or les empires sont des entités supranationales, ce qui favorise une certaine coexistence. Les violences sont apparues depuis que Jérusalem est revendiquée comme une capitale nationale exclusive. Aujourd’hui, les habitants de Jérusalem sont moins les citadins de leur ville commune que les citoyens de leurs nations respectives.

– Quel est l’état de la ville aujourd’hui ?

–Jérusalem compte aujourd’hui 800.000 habitants, dont 500.000 Israéliens et 300.000 Palestiniens. Le fossé entre Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est ne cesse de se creuser. Moins de 15% du budget municipal est consacré aux quartiers palestiniens, qui abritent pourtant près de 40% de la population. Dans ces quartiers, la natalité militante reste forte, mais les logements sont saturés parce que les permis de construire sont délivrés au compte-gouttes. La crise urbaine s’aggrave de jour en jour, ce qui explique aussi les émeutes qui ont régulièrement lieu le long de l’ancienne «ligne verte» de 1949-1967.

– Jérusalem a une longue histoire de violences. Mais la division physique de la ville sur des bases communautaires est un trait beaucoup plus récent.

– Les quartiers ont longtemps été organisés selon des fonctions urbaines qui dépassaient les communautés: les abattoirs – casher ou halal – étaient tous au même endroit, les tanneries étaient à côté des abattoirs, les familles bourgeoises de toutes confessions investissaient les quartiers plus aérés de Katamon et Baka, etc. C’est dans les années 1920-1930 que s’amorce une polarisation communautaire, à la suite des premières émeutes. Un processus que les occupants britanniques ont encouragé dans une vision toute coloniale du maintien de l’ordre.

– Vous écrivez que Jérusalem est une ville où les morts sont plus nombreux et plus puissants que les vivants. Pouvez-vous expliquer ?

– Peu de villes au monde connaissent une aussi forte emprise des cimetières. Non seulement ils prennent de la place, mais ils occupent les lieux les plus éminents. A toutes les époques on est venu mourir à Jérusalem.

Dans tous les récits monothéistes, c’est à Jérusalem que doivent se dérouler l’Apocalypse et le Jugement dernier, au sommet du mont des Oliviers, qui est aujourd’hui un vaste cimetière. Par ailleurs, considérer que les vieilles pierres qu’on exhume du sous-sol ont plus de valeur que les maisons habitées en surface, cela donne un caractère morbide à l’identité de la ville.

Aujourd’hui, c’est le sionisme religieux qui impose cette morbidité, mais au XIXe siècle c’étaient les pèlerins et les archéologues chrétiens qui refusaient de voir la ville des vivants pour s’immerger dans les fantasmes du passé. Quand Pierre Loti visite Jérusalem en 1895, il est suffoqué d’indignation à la vue d’une gare ou d’une cheminée d’usine.

Propos recueillis par Xavier de la Porte

Source: bibliobs.nouvelobs.com

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